Cette théorie (du genre) qui n’existe pas…

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On s’en souvient, au mois de mai 2014, un étrange appel était lancé aux étudiants d’un lycée nantais. Pour lutter contre les stéréotypes sexistes, les garçons étaient invités à porter la jupe. Quelques semaines plus tard, dans une école secondaire montréalaise, on assistait à un exercice semblable, et pour les mêmes raisons. On suggérait aux garçons de s’habiller en filles, et aux filles, en garçons. Simple coïncidence, évidemment, mais révélatrice de l’esprit du temps, qui pousse l’école à se convertir à la théorie du genre, comme s’il s’agissait du nouveau vecteur indispensable à la promotion d’une société vraiment égalitaire. Il faut dire qu’en l’espace de quelques mois, au Québec, cette théorie s’est installée dans le paysage médiatique. Son objectif? La déconstruction des représentations généralement admises du masculin et du féminin, même les plus anodines, dans la mesure où elles normaliseraient un système social discriminatoire.

C’est ainsi qu’on traque désormais les marques de la différence sexuelle en les traduisant comme autant de stéréotypes discriminatoires. Évidemment, on peut accorder sans peine à la théorie du genre que d’une époque à l’autre et d’une société à l’autre, les définitions du féminin et du masculin changent et se métamorphosent. Mais la société occidentale est probablement la première à vouloir abolir ces deux pôles en les vidant de toute substance, comme s’il s’agissait de fictions idéologiques arbitraires. Le milieu de la mode se montre particulièrement perméable à cette idéologie, à travers sa promotion de l’androgynie, qui transcenderait la différence sexuelle. On oublie que si le féminin et le masculin changent de sens au fil du temps, ces deux catégories demeurent irréductibles et représentent des permanences anthropologiques. On oublie aussi qu’il ne faudrait pas confondre la nécessaire égalité des sexes avec leur abolition programmée.

C’est un fantasme aussi puissant que toxique qui prend forme: celui de l’autoengendrement. Certainement, l’individu contemporain entend gagner du terrain contre la nature. Mais c’est une chose de dénaturaliser des conventions sociales fossilisées, c’en est une autre de congédier l’idée même de nature. L’individu ne tolère plus d’être limité ni par la nature, ni par l’histoire. On veut ainsi neutraliser la différence sexuelle pour ramener l’humanité à une forme d’indétermination primitive. L’individu ne s’imagine plus comme un être créé, ni comme un hériter. Il veut se créer lui-même, et espère se délivrer des limites liées à sa finitude. Mais la différence sexuelle demeure le dernier obstacle à cette tentation démiurgique, tellement elle semble inscrite dans la nature. C’est elle qui rappelle l’empreinte de la nature dans le social, et qui représente le dernier obstacle, à bien des égards, à l’idéal d’une société absolument indifférenciée.

Il s’agit donc de la déconstruire philosophiquement, politiquement, juridiquement et administrativement. C’est l’objectif de la théorie du genre qui représente la nouvelle ligne de front d’une entreprise plus vaste de déconstruction identitaire. Depuis quelques années, les propositions transcrivant cet esprit dans le domaine politique se sont multipliées. En 2013, dans les formulaires scolaires, la Commission scolaire de Montréal a ainsi remplacé la référence au père et à la mère par celle de parent 1 et parent 2. Quant à lui, le Parti libéral du Canada, en février 2014, a jonglé avec l’idée de reconnaître un «troisième sexe», à la manière d’une porte de sortie juridique pour les individus à l’identité sexuelle indéterminée.

Un autre combat se profile devant les tribunaux: celui visant à démonter l’obligation légale d’assigner aux enfants un sexe à leur enfant à la naissance. Elle est accusée de «transphobie». C’est aussi dans cet esprit, d’ailleurs, qu’on célèbre les innovations faisant la promotion d’une éducation non-genrée. L’école est évidemment un terrain de bataille, et cela depuis quelques années déjà. On se souviendra ainsi de ce manuel scolaire qui en 2009, offrait aux enfants du primaire trois manière de définir leur identité sexuelle: je suis 1) un garçon 2) une fille 3) je ne sais pas encore. Comment ne pas y voir une forme d’endoctrinement qui pousse, au nom de réalités marginales, à la déconstruction des repères humains les plus fondamentaux?

Étrangement, les partisans de la théorie du genre n’assument jamais leur radicalisme et vont jusqu’à contester son existence. Ils présentent chacune de ces propositions comme autant d’ajustements inévitables et nécessaires du droit, de l’administration et de la pédagogie à une société plurielle entendant lutter contre toutes les discriminations. Il n’est pas interdit d’y voir une terrible hypocrisie. Chose certaine, on touche ici la question anthropologique. Quoi qu’en pensent les adeptes d’une réduction matérialiste de la vie politique, cette dernière ne saurait se réduire aux seuls enjeux économique. On s’imagine mal les hommes de bon sens consentir à la dissolution de la question anthropologique dans l’individualisme extrême camouflées dans la rhétorique des droits.

Mathieu Bock-Côté*

*Sociologue (Ph.D). Il est chargé de cours à HEC Montréal et chroniqueur au Journal de Montréal ainsi qu’à la radio de Radio-Canada. Il est l’auteur de plusieurs livres, parmi lesquels Exercices politiques (VLB, 2013), Fin de cycle: aux origines du malaise politique québécois (Boréal, 2012) et La dénationalisation tranquille: mémoire, identité et multiculturalisme dans le Québec post-référendaire (Boréal, 2007).

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