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La retraite en liberté de Jacques Bichot

La retraite en liberté de Jacques Bichot

Professeur émérite d’économie à l’Université Jean Moulin (Lyon 3), membre honoraire du Conseil économique et social, le Pr Jacques Bichot est un spécialiste de l’économie monétaire et de la protection sociale. Avec son nouvel ouvrage, La retraite en liberté (publié au Cherche Midi en collaboration avec l’association Sauvegardes retraites), il démontre la nécessaire dépolitisation de la question des retraites pour mieux les réformer.

— Complexités, inégalités et fonctionnement désastreux : comment s’est construit notre système de retraite ?

— C’est une longue histoire. Elle commence en 1930 lorsqu’est établi un premier système de retraite. Laborieusement conçu, le texte est appliqué de façon partielle. Dix ans après, la guerre change bien des choses. C’était une retraite par capitalisation : l’argent versé aux caisses avait été investi en titres du trésor public qui, du fait de l’inflation, se sont dévalués en pouvoir d’achat. Après la capitulation, le gouvernement de Vichy a instauré l’allocation aux vieux travailleurs salariés, idée sociale intéressante. Mais il fallait de l’argent pour alimenter ce système immédiatement, on est alors entré dans ce que les Anglo-Saxons appellent le « pay as you go » : la redistribution au fur et à mesure des cotisations qui rentraient pour payer les pensions. C’est donc sous le régime de Vichy que la répartition a fait son apparition officielle. En 1945 Pierre Laroque a entériné cette décision. La loi prévoit alors un régime unique, concernant tous les Français.

— Un régime unique, vraiment ?

— Sur le papier seulement… Tout de suite les exceptions ont été nombreuses, fonctionnaires, cheminots, jusqu’au régime spécial des sociétaires de l’Opéra de Paris ! Les artisans et les commerçants ont refusé d’entrer dans le système : le propriétaire d’une laiterie estimait que sa laiterie suffirait à sa vieillesse, mauvais calcul car trente ou quarante après il n’y avait plus de laiteries… Finalement, des années plus tard, ils ont eu à leur tour des régimes spéciaux. Or, on n’a pas donné à ces régimes une ampleur suffisante : la retraite du régime général était très mince. Par conséquent les cadres ont mis en place dès 1947 leur régime unique (AGIRC). Pour les non-cadres, progressivement, après de nombreuses tractations, a émergé l’ARRCO. Par la suite personne n’a eu le courage de réorganiser cette usine à gaz.

— Y faire le ménage aurait été vu comme une remise en cause d’un système social ?

— Pas vraiment. C’est un peu comme pour sortir de la féodalité… Harmoniser les multiples « principautés » que sont les régimes spéciaux, avec d’innombrables interlocuteurs, chacun tenant à son système : vous voyez le travail. Pourtant il est nécessaire de le faire, parce que les régimes catégoriels ne sont pas viables. Certains régimes ont prospéré (les avocats, de plus en plus nombreux, n’ont pas d’inquiétudes à avoir), d’autres non (je pense au régime des exploitants agricoles). Une loi de 1975 a établi une compensation démographique, utile mais boiteuse parce qu’elle ne concerne que les régimes de base et qu’on s’est aligné sur les régimes les moins généreux : elle est totalement insuffisante. Depuis trente ou quarante ans, les rapports critiques se sont succédé, disant : il faut faire quelque chose, mais quoi ?

— Dans votre ouvrage vous proposez un régime unique avec un compte par points. Est-ce une idée révolutionnaire ?

— Elle est révolutionnaire dans le microcosme français, mais pas au niveau planétaire. Les Suédois ont adopté ce système dans les années 1990. Ils ont passé sept à huit ans à se mettre d’accord, avec une commission mixte de sociaux-démocrates d’un côté, libéraux et conservateurs de l’autre, qui a fonctionné malgré deux alternances politiques et ils ont fait voter une loi d’unification. Les Italiens ont copié leur dispositif en 2011 après une première loi d’unification à la fin des années 1990. Ils ont fait cela en trois semaines. Une sorte de coup d’Etat… Chaque pays a sa façon de procéder, révélatrice des mentalités. Les Allemands ont fait une réunification partielle : le régime général couvre 80 % de la population. Là encore avec une alternance politique qui n’a rien entravé : Kohl a lancé la réforme, Schröder l’a menée à terme. Chose difficile à imaginer en France ! Ce que montrent ces pays, c’est que l’unification est possible et que le régime par points est idéal.

— En quoi l’est-il ?

— Il permet d’éviter l’écueil de la durée d’assurance, créatrice d’inégalités. Lesquelles frappent le plus souvent les femmes, qui ont les carrières les plus courtes, pénalisées par le système actuel. En 1982, la réforme de la retraite à 60 ans voulue par l’union des gauches a été une retraite à 60 ans… pour les hommes. Il fallait avoir 37 années et demie de cotisation, ce que peu de femmes pouvaient avoir, dans la réalité.

— Cet âge de départ à la retraite est une question politique épineuse. A vous lire vous semblez dire qu’en fait on pourrait se passer de le fixer ?

— On fixe un âge parce que la France est un pays jacobin où l’on est habitué à ce que tout soit décidé par le pouvoir central. Mais si vous regardez la Suède, l’Allemagne – et même les Etats-Unis – on constate que la souplesse est un élément essentiel. Aux Etats-Unis existe un régime par répartition qui ressemble beaucoup au régime général français d’avant 1982, avant qu’il ait été pollué par l’introduction de la durée d’assurance dans le calcul de l’âge de la retraite à taux plein. A ce sujet, il fallait n’avoir aucune idée des mathématiques pour utiliser une pareille fonction de calcul, effroyable et aberrante dans son fonctionnement ! Etonnamment, même les gens de droite s’intéressent peu à ces questions. J’en ai discuté un jour avec Hervé Mariton, qui est un polytechnicien. Je me disais qu’un X était à même de comprendre les propriétés d’une fonction à plusieurs variables. Eh bien, cela ne l’intéressait absolument pas.

— Vous dites d’ailleurs qu’il n’y a pas vraiment de problème politique de la retraite : c’est plutôt un problème mathématique.

— Oui, il faut dépolitiser les problèmes de la retraite, et cela est valable pour les problèmes de la Sécu aussi. La pire erreur en la matière a été la réforme de 1995 quand Chirac et Juppé ont introduit les lois de financement de la Sécu. Comme si le législateur avait à se mêler de la gestion de la Sécurité sociale ! Laissons travailler les actuaires et les gestionnaires, qu’ils soient libres et sanctionnables. On est à l’opposé d’une telle disposition. En 2013 j’ai écrit avec un jeune député UMP, Arnaud Robinet, La mort de l’Etat providence, où on expliquait grosso modo qu’il faut séparer l’Etat de la Sécurité sociale. Je m’attendais à ce qu’Arnaud Robinet, un des spécialistes de la question dans son parti, utilise ce livre préfacé par Xavier Bertrand pour organiser des conférences, des discussions. Il n’y en a eu aucune.

— Quel déclic attend-on ? Une faillite du système ?

— Il n’y aura pas de faillite, mais des coups de frein malhabiles. On vous promet une prestation calculée selon une certaine formule, indépendamment de ce qui arrivera, en particulier du facteur démographique. Si la natalité baisse, cela entraîne mécaniquement une baisse des pensions, Alfred Sauvy nous avait prévenus au début des années 70 mais personne n’y a prêté attention. Donc on adapte le système aux conditions économiques en changeant les règles de calcul, tous les quatre ou cinq ans. On le fait sous forme de lois, c’est-à-dire qu’on politise la question.

— Il faudrait donc prendre la décision politique… de dépolitiser la retraite ?

— Exactement, là le législateur serait dans son rôle. Il faut changer de mentalité et accepter l’analyse que font beaucoup de mes collègues américains, moins mes collègues français, à savoir que la répartition telle qu’elle est actuellement organisée est un système de Ponzi. La France, sur ce point, s’apparente à un Etat-Madoff. On traite les cotisations vieillesse comme étant de l’épargne, mais en réalité les cotisations sont distribuées immédiatement, tout comme Madoff se servait de ce qui rentrait dans ses caisses pour payer les intérêts qu’il avait promis aux précédents déposants. Sortons de ce système de Ponzi, regardons la réalité des choses : on ne reporte du revenu d’une période à une autre (surtout à long terme) qu’en investissant.

— La répartition serait-elle un mythe ?

— En fait, il n’existe pas de retraite par répartition, toutes les retraites sont par capitalisation, on se base soit sur le capital financier, soit sur le capital humain. Elever des enfants est un investissement. Payer pour l’Education nationale aussi, même si l’usage qui est fait de cet investissement est défectueux… Payer des cotisations familiales aussi. Toutes ces dépenses qui sont considérées comme des dépenses au fil de l’eau constituent en réalité des investissements. Il serait raisonnable de proportionner les droits à la retraite à ces investissements dans le capital humain. Je propose de rassembler toutes ces cotisations ou impôts dans une contribution unique et d’attribuer une partie des points de retraite au prorata des investissements – à commencer par le rôle des parents, bien sûr. Le système s’autorégule alors et est très égalitaire. Tout le monde devrait pouvoir comprendre cela… à condition que ce ne soit pas étouffé par la législation ou les conventions collectives.

— Question indiscrète, pour terminer : êtes-vous en contact avec un, ou une candidate à la présidentielle, ou plusieurs ?

— Directement, non, ce que je regrette car la question est importante. J’ai des contacts dans les différentes droites, oui, qui me posent des questions, qui me font intervenir devant des cercles restreints. Mais, si telle est votre question, je n’ai pas de contact direct avec François Fillon ou Marine Le Pen !

Propos recueillis par Samuel Martin pour Présent

Pr Jacques Bichot, La retraite en liberté, Cherche Midi, 130 pages, 15 euros.

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