Retour vers les Shadoks (Episode 1 et 2)

 

Grimaces coincées ou sourires béats, les téléspectateurs estomaqués découvrirent la planète Shadok aux contours fluctuants, peuplée de Shadoks, oiseaux ridicules avec de toutes petites ailes et trois poils sur la tête, plantés sur des pattes fines et démesurées, et la planète Gibi, totalement plate, peuplée de Gibis, ­sorte de haricots sur petits pieds et portant un chapeau melon. Et en fil rouge de ce programme intitulé Et voilà le Shadok, la volonté des deux peuples de quitter leur planète déglinguée pour débarquer sur la Terre, «qui avait l’air de mieux marcher».

Les ­Shadoks, très bêtes et méchants, et les Gibis, très intelligents et gentils, construisent chacun de leur côté une fusée. Les premiers en pompant continuellement, les seconds en développant une nouvelle énergie, le «cosmogol 999». Le tout dessiné et imaginé par un ancien de HEC, ­Jacques Rouxel, et raconté par la voix du comédien Claude Piéplu sur une musique stridulante imaginée par Robert Cohen-Solal, sorte d’électronique émaillée de bruitage, somme toute très avant-gardiste.

Quand les Shadoks ouvraient le bec pour parler (sachant qu’ils n’avaient dans leur vocabulaire que quatre syllabes, «ga», «bu», «zo», «meu»), un son totalement discordant en sortait. «J’avais été opéré des amygdales et, du coup, j’ai eu l’impression d’avoir une troisième corde vocale qui me permettait d’émettre des sons totalement discordants», a expliqué à l’époque Jean Cohen-Solal, la «voix» shadokienne.

Il n’aura pas fallu une se­maine de diffusion pour que les téléspectateurs, élevés à Jacquou le Croquant, Maigret, Thierry la Fronde et Les Envahisseurs, se divisent en une égalité quasi parfaite entre shadokophiles et shadokophobes. Et ils veulent le faire savoir ! L’ORTF croule sous le courrier des téléspectateurs. On évoque la bataille d’Hernani, on irait presque jusqu’à l’affaire Dreyfus (certains s’y sont d’ailleurs hasardés). À côté, la polémique sur «Loft Story» en 2001 apparaît totalement fadasse.

Les journaux s’y mettent à leur tour. L’Express, L’Aurore, Télé 7 Jours, Le Monde y vont de leurs commentaires. Un conseiller municipal «informe que l’émission et son auteur doivent être internés parmi les faibles d’esprit» . Les autorités s’inquiètent, notamment l’entourage de De Gaulle (à l’époque, on dit pourtant que le Général ne s’interdisait pas, de temps en temps, en catimini, de regarder Les Shadoks). Même Yvonne de Gaulle prend position. Mais en faveur des Shadoks : «Mes petits-enfants, ça les amuse, pas question de supprimer une émission si amusante.»

Pendant ce temps, tous les soirs, imperturbables, les ­Shadoks, «humanisés» par la voix de Claude Piéplu, qu’on vénère ou exècre, continuent de pomper, de pondre des œufs en fer, d’imaginer des passoires qui laissent passer les nouilles et pas l’eau et font entrer dans les foyers une philosophie très particulière mâtinée de bon sens poussé à l’extrême et de surréalisme. Comme la virulence des téléspectateurs ne se calme pas, la première chaîne décide d’étaler son linge sale et propose à Jean Yanne une émission quotidienne, «Les Français écrivent aux Shadoks».

Face caméra, l’acteur fait état des lettres des (mé)contents et les commente. Pêle-mêle : «C’est un massacre télévisuel flagrant», «Bravo pour cet humour nouveau, original, loufoque et désopilant», «On gaspille l’argent des téléspectateurs», «C’est une œuvre de salubrité publique», «C’est un culte de la laideur qu’il ne faut pas encourager», «Les Shadoks scintillent comme une étoile au milieu de la nullité des programmes actuels», «Nous payons notre redevance, nous sommes donc les patrons des gens qui travaillent à l’ORTF, vous devez y mettre fin au plus tôt». Effectivement, Et voilà le Shadok va prendre fin, dernier épisode, le douzième, le 20 mai.

Si les Français descendent dans la rue en ce mois de mai 1968, ce n’est pas à cause du feuilleton de Rouxel, mais pour revendiquer une société plus libre. C’est la grève générale, plus de télé, plus de Shadoks. Ils reviendront le 17 septembre 1968 dans un climat apaisé où leurs aventures ne provoqueront plus de scandale.

Mais certains ne manquent pas de faire un parallèle entre Les Shadoks et les troubles de mai 1968. Et si le Pr Shadoko, le devin plombier, le chef shadok et le marin shadok avaient influencé le cours de la société ? Et s’ils avaient, plus ou moins inconsciemment, insufflé un vent de révolte ? Finalement, les Shadoks qui pompent, ne serait-ce pas l’aliénation des Français au travail ? Jacques Rouxel s’en est toujours défendu. Lui, élevé à l’esprit d’Allais, Queneau et Steinberg, amateur d’humour anglais, explique que ce feuilleton est simplement né d’un «concours de circonstances». Il n’avait jamais fait de dessin animé, avait proposé son idée au service de la recherche de l’ORTF, dirigé par Pierre Schaeffer, qui l’avait accepté.

De fil en aiguille, avec l’arrivée de Piéplu et des Cohen-Solal, père et fils, le projet avait pris forme. Avec sa folie, sa poésie, sa logique absurde, et toujours cette question : Les Shadoks, de gauche ou de droite ? Là aussi, les avis divergent – «seul feuilleton impérialiste»,«horrible feuilleton de propagande de gauche». Mais beaucoup estiment que ce programme, «déroute la pensée engoncée, bourgeoise et paternaliste de la France d’avant mai 1968». Chez les Shadoks, tout est bouleversé : le pouvoir, le savoir, la science, le travail… Les shadokologues tentent de trouver des réponses en étudiant les proverbes shadoks et leur logique, et en font des déductions. «Pour qu’il y ait le moins de mécontents possibles, il faut toujours taper sur les mêmes», «S’il n’y a pas de solution, il n’y a pas de problèmes», «Ce n’est qu’en essayant continuellement que l’on finit par réussir… En d’autres termes, plus ça rate, plus on a de chances que ça marche…» : des maximes de gauche ou de droite ? Les spécialistes trouvent des correspondan­ces avec La Fontaine, Freud, Descartes, la pata­physique de Jarry et même New­ton…

Finale­ment, c’est Jacques Rouxel qui mettra tout le monde d’accord : «Les Shadoks, c’est l’image de notre civilisation oscillant entre son matérialisme dévorant et son perpétuel rêve de poésie et de beauté.» Et de conclure : «Après tout, nous sommes peut-être tous des Shadoks !» Quant à Pierre Schaeffer, il espérait que Les Shadoks aient «un rôle de réanimation à petites doses, qui, à la longue, entraînera un renouvellement de ton et de style dans les autres émissions». Ce qui fut fait.

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