Fulbert Youlou, “abbé” et 1er président de la république du Congo (Vidéo)

Né le 9 juin 1917 à Madibou, en pays lari, dénommé Youlou, ce qui, dans la langue de son ethnie, désigne un fétiche insaisissable, il sera baptisé en 1926 et prénommé Fulbert.

Après des études théologiques, notamment au Grand séminaire de Yaoundé, où il se fit remarquer pour son penchant pour la philosophie, il est ordonné prêtre en 1946, et exerce une dizaine d’années, lorsqu’en 1956, il décide de commencer une carrière politique. Suspendu a divinis–ce qui comporte notamment l’interdiction de dire la messe–après que son supérieur hiérarchique, Mgr Bernard, se soit opposé au dépôt de sa candidature aux élections à l’Assemblée Territoriale du Moyen-Congo en 1956, il va connaître une popularité étonnante. En dépit d’un premier échec électoral, ce prêtre condamné par Rome, par vengeance raciale, disent ses amis, va connaître une irrésistible ascension qui le portera jusqu’à la magistrature suprême, en décembre 1959.

La personnalité de Fulbert Youlou échappe à tous les critères d’appréciation occidentaux, parce que ceux qui essayent d’en cerner les contours sont souvent incapables de tenir compte de la spécificité du contexte africain dans lequel il a vécu, profondément enraciné. D’autre part, compte tenu de sa jovialité apparente, de sa bonhomie, de certains aspects fantasques de l’homme, qui affichait un anti-communisme militant, Fulbert Youlou a, de son vivant, été constamment raillé par ses adversaires, voire même diffamé.

Cet homme, qui avait combattu contre le célibat des prêtres, et qui eut plusieurs enfants de femmes différentes, fut accusé de mœurs dissolues, et on lui prêta un nombre incalculable d’aventures sentimentales. On glosa beaucoup sur ses tenues vestimentaires, l’accusant de faire couper ses soutanes chez les grands couturiers parisiens, rumeurs que contribuèrent à accréditer ses successeurs, lorsqu’en août 1970, la direction générale des Affaires culturelles du Congo organisa à Brazzaville une exposition des fétiches et des vêtements présumés avoir appartenu à Fulbert Youlou.

Bien qu’une partie de la presse internationale se soit obstinée à l’appeler “M. Fulbert Youlou,” bien que la hiérarchie romaine l’ait, du moins partiellement, placé au ban de l’Eglise, Fulbert Youlou se considérera toujours, conformément aux règles du droit canon, “sacerdos in aeternum.” Il ne quittait d’ailleurs pratiquement jamais sa soutane, et n’appréciait aucun de ses surnoms plus que “l’Abbé.”

Pour son élection à la mairie de Brazzaville, en novembre 1956, comme pour son élection comme conseiller territorial du district de Djoué, en 1957, Fulbert Youlou utilisa son prestige de clerc en même temps qu’il se posait en héritier spirituel d’André Matswa, ancien tirailleur “sénégalais,” fondateur d’une secte mystico-religieuse, mort en prison en 1942. Prenant la place de la victime, en annonçant qu’il allait poursuivre son œuvre religieuse et politique, il recueillit automatiquement les voix de tous ceux qui, refusant de croire à la disparition de Matswa, votaient, depuis une quinzaine d’années, “pour les os.”

En mai 1957, “l’Abbé” entre dans le gouvernement du Moyen-Congo, comme ministre de l’Agriculture. II anime la section congolaise du Rassemblement démocratique (R.D.A.), l’Union démocratique de défense des intérêts africains (U.D.D.I.A.) dont l’emblème est le caïman, parce que, selon une légende tenace, l’un de ces sauriens serait apparu à Fulbert Youlou au cours d’une vision mystique qu’il aurait eue près des chutes de la Foulakari.

En novembre 1958, après de violentes émeutes qui se dérouleront à Pointe-Noire, M. Fulbert Youlou succède à M. Opangault, à la présidence du Conseil de gouvernement, et décide le transfert de la capitale congolaise à Brazzaville. Petit à petit, il concentre la totalité des pouvoirs entre ses mains, tentant une expérience autoritaire facilitée par le fait que ses concitoyens ne dissocient pas son pouvoir politique de son pouvoir religieux. En juin 1962, il obtient les pleins pouvoirs à la suite d’un vote de l’assemblée et, en août de la même année, il annonce la création d’un parti unique. Il paraît au faîte de sa puissance lorsque, une année plus tard, il est renversé à la suite des “Trois Glorieuses,” journées des 13, 14, et 15 août 1963, au cours desquelles la population de la capitale congolaise manifeste contre sa politique, tandis que la France s’abstient d’intervenir en sa faveur.

Placé en résidence surveillée, il parvient à s’évader en mars 1965 et à gagner la rive méridionale du fleuve Congo, où Moïse Tshombé lui accorde asile politique. Il est, le 9 juin 1965, condamné à mort, par contumace, par le tribunal populaire de Brazzaville. Après avoir vainement tenté d’obtenir le droit de s’installer en France, il gagne l’Espagne, où il meurt d’une maladie hépatique, et il sera inhumé à Madrid le 6 mai 1972. Cependant, le gouvernement de Brazzaville annonce aussitôt que, “par esprit humanitaire,” il pourra être enterré en terre congolaise.

Du fait de son anticommunisme “primaire,” Fulbert Youlou a souvent été présenté comme un réactionnaire borné. Ses contacts avec les dirigeants portugais, avec lesquels il prétendait parvenir à une solution négociée de l’indépendance des “provinces africaines” du Portugal, son amitié avec Moïse Tshombé, contribuaient à donner vigueur aux accusations formulées contre “l’Abbé”. Il ne faut cependant pas perdre de vue qu’il entretenait d’excellents rapports avec Sékou Touré, qualifié par lui de “grand bonhomme”, et que ce dernier fut un des rares chefs d’Etat d’Afrique à condamner avec vigueur la destitution de Fulbert Youlou.

L’accusation de tribalisme, fréquemment portée à l’encontre de Fulbert Youlou, paraît plus fondée, dans la mesure où “l’Abbé” ne cessa de militer en faveur de la reconstitution d’une certaine forme d’unité entre les tribus bacongos, dispersées sous trois administrations différentes au Congo ex-belge, au Congo anciennement français et en Angola. C’est pour donner corps à cette idée qu’il multiplia les contacts avec l’ancien président Joseph Kasavubu qui, comme lui, était d’origine bacongo.

II est difficile de savoir si Fulbert Youlou est, ou non, resté populaire après sa chute. Mais ce qu’on peut affirmer c’est que, personnellement, il ne renonça jamais à revenir au pouvoir.

Fulbert Youlou a écrit de nombreux et intéressants articles sur les coutumes africaines et sur la pharmacopée congolaise. Deux violents pamphlets anticommunistes ont été également publiés sous sa signature: “J’accuse la Chine” (Ed. de la Table Ronde, 1966) et “Comment sauver l’Afrique?” (Imprimerie Paton, Troyes, 1968).

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