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Il faut entendre la gouvernante de Monsieur Proust en parler (Vidéo-audio)

Il faut entendre la gouvernante de Monsieur Proust en parler (Vidéo-audio)

Monsieur Proust est un tyran épouvantable. Il faut attendre ses coups de sonnette pour se présenter à lui, vivre la nuit plutôt que le jour, l’attendre, à 3 heures du matin en écoutant l’ascenseur (il n’a pas de clés sur lui), lui porter son café du matin à 6 heures de l’après-midi, bref vivre à l’envers des habitudes courantes. Que fait-il dans sa chambre froide aux rideaux toujours fermés et placardée de liège pour éviter le bruit? Il écrit, il écrit, il écrit.

Eh bien, que voulez-vous, ce bourreau est adorable. Un petit geste de la main, un bout de papier avec instruction pratique, un sourire, et Céleste plane, court, vole porter du courrier ou téléphoner. Elle rencontre parfois son mari, Odilon, toujours prêt, avec son taxi, à conduire Monsieur Proust vers ses aventures nocturnes (dîner au Ritz ou bordel pour hommes). Ça dure parfois des heures, le taxi attend. Céleste a des mots incroyables:

Je me moquais bien de vivre dans la nuit. Quand il rentrait, on aurait dit toute la gaieté du jour qui se levait.

Et puis, surtout, il raconte sa soirée, il s’échauffe, improvise, se prépare à écrire: «Il se renvoyait la balle sur moi.»

Elle est morte de fatigue, Céleste, mais jamais d’ennui. L’existence est réglée comme du papier à musique, c’est la guerre des mots contre le somnambulisme généralisé. Elle accomplit son épuisant service «en chantant, dans une espèce d’allégresse, comme un oiseau qui s’envole d’une branche à l’autre».

Monsieur Proust a raison, il a ses raisons, il a toujours raison, c’est un appareil de haute précision à qui rien n’échappe. Céleste dit l’essentiel: «Il s’est mis hors du temps pour le retrouver.» De temps en temps, ce vampire nocturne se moque un peu d’elle, lui conseille d’écrire son Journal, et l’assure que celui-ci se vendrait mieux, dans l’avenir, que ses propres livres.

Naïvement, puisque c’est un grand seigneur, un duc, un sultan, un roi, elle lui demande pourquoi il ne s’est jamais marié. Réponse:

Il aurait fallu une femme qui me comprît. Et comme je n’en connais qu’une au monde, il n’y a que vous que j’aurais pu épouser.

Céleste, bien entendu, c’est maman, peut-être en mieux, d’ailleurs, puisque «je suis marié avec mon oeuvre».

Plus drôle : Céleste, en entendant Monsieur Proust évoquer l’harmonie qui régnait entre ses parents, lui pose la question de savoir s’il met une différence entre un amour platonique et un amour charnel. «Il m’a scrutée des yeux, puis il a répondu: “Je ne sais pas ce que vous voulez dire”.» Céleste ajoute:

Ce qu’il y avait de beau avec lui, c’était qu’il y avait des instants où je me sentais comme sa mère, et d’autres comme son enfant.

Drôle d’inceste, platoniquement très bizarre. Cela dit, ce père-enfant sort trop, va dans des mauvais lieux, et raconte à Céleste, le plus naturellement du monde, une scène de flagellation dans le bordel de Le Cuziat, «ce monstre», s’exclame-t-elle. Mais enfin, Monsieur, pourquoi faites-vous ça? Répétitions lapidaires de Proust «J’en ai besoin», «Il le faut», «Le temps me presse». Des détails, encore des détails, toujours des détails.

« Il suivait tout, dans les journaux: la politique, la Bourse, les arts, la littérature.» La boucherie de 1914-1918? «Si l’Allemagne et la France s’entendaient, l’Europe serait en paix pour des siècles.» Dans la guerre que mène Monsieur Proust, le courrier occupe une place stratégique constante.

Il fallait voir la jouissance qu’il éprouvait à me lire les lettres de Montesquiou et ses réponses ! Il me disait: “Ecoutez bien, Céleste. Je vais vous lire le passage qui compte. Entre chaque mot vous verrez respirer la haine du bonhomme. Il est magnifique !” Et il riait tant qu’il pouvait.

Ils rient beaucoup, ces deux-là. Ainsi, quand Gide vient s’excuser du refus de la «Recherche» par la NRF, Céleste trouve qu’il «a des airs de faux moine». Proust part d’un «fou rire extraordinaire», et le surnom restera à Gide. Céleste a ses jugements: Cocteau est un «polichinelle», et seuls (ou presque) Jacques Rivière et Morand trouvent grâce à ses yeux.

Ce qui l’impressionne le plus, c’est la vitesse d’écriture de ce grand malade (elle peut déchiffrer sa graphie à l’envers). Le lit est couvert de papiers qu’il faut récolter, coller, reclasser. Un matin, Proust lui dit qu’il a mis le mot «fin»: «Maintenant, je peux mourir.»

Céleste :

Du jour où la maladie s’est aggravée dans son pauvre corps usé, je n’ai plus fermé l’oeil. Quand on m’a dit ensuite que, pendant sept semaines, je ne m’étais pas couchée du tout, j’ai répondu que je ne le savais pas, et c’était vrai: je ne m’en étais pas aperçue. Pour moi, c’était tout naturel: il souffrait, je n’avais qu’une idée, faire tout ce qu’il demandait et qui pouvait soulager un peu sa souffrance. […] Je me serais brûlé les ongles plutôt que de ne pas le satisfaire.

Monsieur Proust ne dort plus et ne s’alimente plus. Il refuse les médecins, il pense que sa mort n’appartient qu’à lui. «Il était le seul à avoir de l’autorité sur lui-même.» J’aime que Céleste ait dit: «Il avait cette suprême élégance d’être ce qu’il était, simplement.»

Philippe Sollers

Monsieur Proust, par Céleste Albaret,
souvenirs recueillis par Georges Belmont,
Robert Laffont, «Documento»,

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