Exclu / Roman / Raden Ayou de Sri Sambissari -13- La fin !

Exclu / Roman / Raden Ayou de Sri Sambissari -13- La fin !

© Délit d’images

Chaque vendredi,  prenez rendez-vous avec un chapitre de Raden Ayou.

(Si vous avez raté les  précédents, il vous suffit de taper Raden Ayou dans le moteur de recherche du site ou de choisir Raden Ayou dans nos rubriques.)

De Borobodour au palais du sultan, des plantations aux fastes de Batavia…

A travers le roman de Sri Sambissari, Délit d’images vous propose de découvrir la colonisation hollandaise, les paysages et subtilités de Java, dans un récit historique parfumé d’adages, saupoudré d’épices, de poisons et de sortilèges…

A la fin du XIXème siècle, sur l’île musulmane de Java, alors sous domination hollandaise, Lyah, une jeune aristocrate se révolte contre son milieu et un certain mépris colonial. Avide de liberté, elle combat ces traditions annihilantes qui transforment les femmes en nénuphar, enfermant entre autres les filles jusque’à leur mariage. Lyah use alors d’une arme rare voire dangereuse dans son univers: l’écriture…

(Pour être plus proches de leur prononciation, les mots javanais ou indonésiens n’ont pas leur orthographe exacte. Ainsi pour la plupart, une note renvoit-elle à leur traduction et orthographe exacte.  Certains termes  se doublant au pluriel, pour plus de simplicité, il leur a été ajouté un s en les transcrivant.)

 

François était gris de rage. Lui qui avait une immense confiance en Miep, se sentait abusé, trahi, ridicule. Du coude, il bouscula le paquet de lettres qu’il venait de jeter sur le piano. Un mauvais hasard l’avait fait tomber sur les courriers de Souyanto Raaf.

Un petit secrétaire envoyé à restaurer sans en aviser Miep, un meuble sans importance, oublié dans une chambre qui ne servait jamais, un tiroir fermé à clé auquel nul n’avait prêté attention… un paquet de lettres rapporté par un menuisier bien intentionné.

Houtman en avait lu une afin de savoir à qui les remettre. Il crut rêver. Il en avait lu une seconde, une troisième… puis, il les avait toutes lues! Et relues…

 

– Cinquante-deux ! Et si tu les as si pieusement conservées depuis trois ans, cela signifie…

– Si je les ai oubliées… Justement, tu devrais comprendre que…

Houtman ouvrit la fenêtre, respira à plein poumon, expira très fort pour tenter de reprendre ses esprits. Mais pourquoi, Miep avait-elle inventé des histoires pareilles? Pourquoi lui avait-elle dit qu’elle avait retrouvée Mélati au Kraton de Sourakarta? Qu’elle avait été enlevée pour satisfaire aux caprices d’une  princesse qui voulait un enfant aux yeux pâles pour lui porter bonheur. Sorti des hévéas, il était vraiment d’une crédulité ! Houtman frappa vivement du poing contre son front.

– Je ne voulais pas t’inquiéter, je ne voulais pas que tu craignes qu’il te vole ta fille.

Son mari serra son poignet avec une telle vigueur que Miep crût qu’il allait le briser. Elle ne voulait surtout pas qu’il sache que Mélati était son enfant et celle du beau Raaf. Elle avait peur qu’il n’héberge pas une fille-mère !

– Pars radèn ayou ! Va rejoindre l’amour de ta vie. Raaf t’attend, il t’attendra toujours. Il te l’a écrit sur chacune de ses lettres.

François l’avait lâchée et tremblait en tentant d’allumer un de ses Goulmy et Baar.

– Il n’existait plus pour moi et je l’avais prouvé en acceptant qu’elle porte ton nom, en revenant ici avec Mélati. Je n’avais qu’un mot à dire pour m’installer  avec lui.

Aussi pâle que son chemisier, Miep demeurait impassible pour ne pas davantage envenimer la situation et préserver les enfants. Son mari s’assit en face d’elle, sur un angle de la table d’acajou, balançant nerveusement sa jambe gauche. Comment Raaf avait-il pu découvrir qu’elle avait une petite fille ? Houtman se leva d’un bond, écrasant nerveusement son cigare sur le sol avec son talon.

– Moi ! On aura tout entendu !

– Par toi. Avant que je ne revienne de Modjowarno, tu as dit à Vito que j’avais adopté un bébé. Elle l’a répété à madame Hasselt qui l’a répété à je ne sais qui, jusqu’à ce que cela parvienne aux oreilles de Souyanto.

– Pour qui cela été facile de déduire que Mélati…

– Raaf le savait déjà quand Soun s’est mariée.

– Et tu ne m’en as rien dit…

Miep reposa le tapis brodé sur les touches et referma calmement le clavier. Elle avait refusé de le voir, de lui parler, elle avait tout fait pour qu’il ignore où elle était passée. On lui avait même fait dire qu’elle était rentrée aux Pays-Bas. C’était Victorine qui de nouveau avait commis une bévue involontaire quand elle l’avait rencontré au Kraton de Sourakarta, le jour de la mort de Cornélis.

D’une main lasse, François remit de l’ordre dans ses cheveux. Elle aurait pu le lui confier plus tôt. Cela n’aurait rien changé, ni dans sa tendresse pour Mélati, ni dans son affection à son égard. Simplement, cela aurait été plus honnête. Lui avait-il dit en demandant sa main, le jour où il avait appris le mariage de Lyah, qu’il l’épousait par dépit, pour faire une fin ? Cela aurait été plus honnête. Houtman baissa la tête. Il le constatait lui-même, il y avait des choses que l’on dissimulait tant elles faisaient souffrir, tant leur évocation n’était que déchirements et humiliations. Et Miep partageait avec François ce douloureux sentiment de l’échec amoureux.

– Et maintenant un échec d’amitié, l’échec de la confiance.

– Ne t’emporte pas. Réfléchissons. Nous avons fait un mariage d’amitié, de raison, pour les enfants.

– C’est vrai, j’avais beaucoup d’estime pour toi, Miep. Et tu en as bien profité.

– Moi aussi, je t’aime beaucoup et je ne t’en veux pas d’avoir un morceau de ton cœur à Tegal. J’ai été très triste pour vous deux. J’ai espéré jusqu’au dernier moment qu’elle deviendrait ta femme. Je n’ai accepté de t’épouser que quand j’ai eu la conviction qu’elle te fuirait, qu’elle te fuirait tant que son passé la harcèlerait…

Quelques instants, François affecta un air indifférent. L’image de Lyah enceinte lui apparut soudainement, le plongeant dans un désarroi encore plus grand car désormais, jamais elle ne quitterait Tegal. Miep lut sa détresse dans les yeux qui avaient viré au gris foncé. Le mal d’amour, elle le connaissait si bien…

– Sa peur d’aimer, son père, son combat pour les Javanaises ne sont pas les seules raisons de sa fuite. Lyah a vécu un drame juste avant son dipingit… une humiliation qu’elle n’a jamais osé t’avouer.

Miep se sentit autorisée  à tout dévoiler pour que François comprenne, que François accepte, que François cicatrise… Elle parla longtemps… Tendrement… les doigts unis à ceux de son mari.

Voilà presque quatre ans qu’ils habitaient ensemble, bientôt six mois  qu’ils étaient mariés. Un soir, ils avaient essayés d’être amants… mais ils n’étaient faits que pour être amis et ne rester que des amis, de vrais amis.

– Sauf trahison, c’est une relation plus durable.

– Je ne t’ai pas trahi, j’ai cru te protéger. J’ai agi de façon stupide, j’en conviens.

– Et lui, qu’en pense-t-il ?

Souyanto avait admis qu’il était préférable que Mélati continue à croire à son adoption. La bouche de travers, Houtman avait l’air dubitatif. Miep était-elle sûre que personne ne savait que c’était sa fille ? Elle rassura son mari.  Personne n’était au courant de ses relations avec Raaf. Personne ! Et Mina, Lyah, Rosny, Soun ? Que Miep ait été amoureuse de lui n’impliquait pas qu’elle en ait été enceinte. Une fois, une seule au fois, Lyah avait fait une allusion à la couleur des yeux de Mélati, à leur ressemblance. Évidemment, la Triade pouvait se douter de quelque chose… jamais elle ne parlerait. Et le docteur Jonker qui l’avait accouchée et cachée les quatre derniers mois chez lui ? Et sa femme ? Rentrés au Pays-Bas depuis deux ans, ils se dévouaient toujours aux enfants malheureux. Quel intérêt auraient-ils à perturber sa vie? François devait se tranquilliser, les choses avaient été bien faites. Miep l’avait officiellement adoptée, comme lui quand il l’avait reconnue par mariage.

Houtman embrassa affectueusement sa femme.

– Tu l’aimes Miep, il vaut mieux que tu partes, que tu fasses ta vie avec lui. Mon existence est fichue, inutile que tu sacrifies aussi la tienne. Va le voir, parlez en et tu reviendras chercher Mélati plus tard.

– N’oublie jamais François : il y eut un soir, il y eut un matin… et chacun fut un autre jour.

 

 

 

 

 

Cessant de virevolter, le sourire encore plus coquin que d’ordinaire, Mélati retroussa plusieurs fois son bout de nez, puis frappa très fort sur le grand gong chinois du boupati de Tegal.

– Papie est albinos, maman est albinos et Mélati est comme sa ratou : pain d’épices ! s’écria-t-elle en riant aux éclats.

Laissant Houtman et Lyah ahuris, la fillette attrapa la main du petit Samingoun et partit en courant vers le jardin pour ne pas rater leur rendez-vous avec une vague magique et une sirène aux cheveux rouges…

A la demande de la jeune radèn ayou, Houtman était venu à Tegal avec Mélati. Même s’il s’y attendait un peu, il trouva Lyah moins vive, moins spirituelle, moins déterminée. Un changement probablement aussi imputable à son mariage. François avait tout de suite reconnu en Soudjipto cette race d’hommes séduisants et  opportunistes. Durant tout le déjeuner, quand son mari parlait, Lyah se taisait ou approuvait d’un regard. Très effacée, elle semblait écrasée par leur différence d’âge et se comportait avec lui un peu comme avec un père, presque moins spontanément qu’avec le sien. Certes progressiste pour son peuple, le boupati de Tegal devait en fait se conduire en parfait mari javanais et subtilement, circonvenir son épouse.

Lyah semblait triste, pourtant tellement moins que lors de leur dernière rencontre… Belle, digne mais brisée, jetant par poignées des pétales de roses sur ce linceul que huit hommes descendaient en terre. Cette terre rouge qui, trop vite, s’était refermée sur Sasraningrat, faisant de Brapto le nouveau boupati de Tayou.

 

Les inquiétudes se bousculaient dans l’esprit  de François. Il craignait que Soudjipto n’ait utilisé la notoriété de son épouse que pour mieux servir la sienne et son intelligence pour disposer d’idées dont le mérite lui reviendrait officiellement. La stratégie était fort habile car quelles que soient les orientations politiques qui triompheraient, il assurait sa carrière. Le boupati de Tegal apparaitrait aux yeux des conservateurs javanais et hollandais comme celui qui avait réussi à maîtriser quelque peu l’indomptable Lyah, tout en donnant des gages aux progressistes de par les amitiés de sa femme avec le courant Ethique. Si sa future paternité semblait particulièrement le réjouir, Houtman se demandait si ce n’était  pas davantage par le fait d’interrompre certains projets de son épouse, évitant qu’elle échappe à son contrôle, plutôt que la perspective de ce dixième enfant.

 

Appelé d’urgence dans la ville voisine pour un homicide dans une manufacture, le boupati de Tegal se retira très rapidement. Lyah en profita pour aborder enfin ce qui lui tenait tant à cœur.

– François, si je t’ai demandé de venir c’est pour te parler de Mélati. Je condamne ton comportement. Miep m’a tout avoué. Tu dois lui rendre sa fille.

– Tu oublies que je suis aussi son père ?

– Miep est sa mère.

– Et Souyanto sera quoi ?

– Miep va dire la vérité à Mélati.

– Laquelle ?

– La vérité.

– Elle a presque quatre ans, avec des mots appropriés, elle pourra comprendre.

Houtman haussa les épaules.

– Comprendre qu’on la change de père !

– Elle en aura deux. Je la connais bien, elle va admirablement tirer parti de la situation. En plus, Mélati sait qu’elle est un peu métis. Tout à l’heure, tu l’as  entendu… Ce n’est pas bien de lui laisser croire à plein d’histoires, dont celle de son adoption. Tôt ou tard, elle aurait cherché et elle aurait trouvé. Cette solution est plus sage. Miep et toi serez vite légalement séparés, le procureur a, paraît-il, trouvé un vice juridique qui va faire annuler votre mariage et par conséquent l’adoption.

Blême sous son bronzage, François murmura d’une voix sans timbre, murmura qu’on ne pouvait lui arracher sa fille, que Lyah ne pouvait se faire le complice de… pas elle… pas elle…

– Mais il n’a jamais été question que tu ne la vois plus. Je m’en porte garante. Tu me connais… de la même façon que je n’hésite pas à te dire que je condamne ton comportement, si Miep ne respecte pas ses engagements, c’est moi qui irais te chercher Mélati. Fais-moi confiance.

– Je sais que dans le genre redresseur de torts… je me souviens pour Andri, c’est toi qui m’a averti.

– Comment va ton frère ?

– Il est à Barcelone. Maman l’a ramené avec elle pour plusieurs mois. Il était temps qu’il voit du pays. Kéling devenait trop étroit, trop sinistre pour ses sept ans…

 

Toutes les petites servantes, qui jusque là se faufilaient sans discontinuer derrière les fauteuils, courbées comme des ombres discrètes pour vérifier que rien ne manquait à ce beau géant blanc, s’étaient évanouies. Lyah s’était alors un peu décontractée, plus amicale dans ses mots et expressions.

– Ta prochaine maternité semble te réussir à merveille. Tu as une mine superbe, ratou pain d’épices.

François mentait. Malgré un visage arrondi par quelques kilos supplémentaires, il lui trouvait au contraire l’air défait. Comme d’habitude, Lyah ne se confierait pas sur l’essentiel. Il repensait à ce que lui avait appris Miep le jour de leur séparation et se méfiant de son délicieux sourire javanais, pour tenter d’en savoir plus, il procédait par  questions indirectes.

– Tu ne vas donc plus pouvoir partir étudier à Batavia ?

– Pas tout de suite. Dans un an, probablement. Quand mon bébé sera suffisamment grand pour m’accompagner. Si c’est encore possible…

Houtman n’insista pas. Dans ce monde d’effluves et de ricochets, elle n’en dirait pas davantage. Il s’enquit de son livre, apprit qu’il était réactualisé et traînait au fond d’un tiroir.

– Tu sais que tu ne me l’as jamais fait lire.

– Sauve le. Il devient claustrophobe.

La jeune femme lui désigna un tiroir où était rangé le manuscrit, pour qu’il le prenne. François pouvait même le conserver, elle  lui offrait volontiers ses “Lettres d’est en ouest”. Plus jamais, elle n’en aurait… Sa phrase mourut dans un sourire d’une infinie mélancolie. Houtman suivit son regard jusqu’à un guéridon où du fond d’un cadre d’argent souriait Sasraningrat. L’une de ses dernières photographie, prise par Rosny. Soudain, les grands yeux de Lyah s’étaient éteints. Dans sa quête de liberté, elle avait tout perdu.

Si dans les premières heures, la présence de François ne lui avait apporté que le  plaisir amical de le retrouver, tout à coup comme un océan déchaîné, un volcan en folie, le passé, leur passé défilait sans relâche. Son amour pour François lui revenait avec une vigueur extraordinaire. Chaque détail s’imposait avec cette précision que seule connaît le cœur car trop fluide est le souvenir. Quelques instants, elle oublia la vie qu’elle portait… Comme le jour où ils s’étaient aimés dans la petite classe du kaboupaten, il lut dans ses yeux cette passion qui la submergeait, se vengeant à nouveau d’avoir été étouffée.

Un petit corps s’agita  dans son ventre… un petit pied remuant rappela Lyah à la réalité. Son visage se figea, elle redevint la radèn ayou de Tegal.

Tendrement, Houtman déposa un baiser furtif sur sa tempe. Miep le lui avait rappelé: il y eut un soir, il y eut un matin… et chacun fut un autre jour… Comme il l’avait arraché au précédent, il la sortirait de cet autre kaboupaten.

Un gamelan résonna… Sans un mot, Lyah se blottit contre sa grande épaule réconfortante.

– Monggang… mon air préféré, il y a si longtemps, murmura-t-elle.

Son regard désespéré s’envola vers l’horizon… il flottait sur cette mer de Java devenue son trait d’union avec Tayou et cette autre passion de sa vie, Sasraningrat, ce père merveilleux…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les orteils recroquevillés, Sri se tenait au pied du lit, l’œil terne et la bouche plissée.

– Qu’est-ce qui te tracasse encore?

– Que Rosny soit déjà repartie à Yogyakarta, marmonna-t-elle.

– Elle ne pouvait délaisser davantage son travail, Céphas est un excellent maître mais très exigeant.

Lyah omit d’évoquer la raison principale de cette visite rapide, l’immense amour que sa sœur éprouvait pour le fils du photographe, l’empêchant de rester trop longtemps loin de lui. De toute façon Lyah était en pleine forme, le docteur Foeber venait de le confirmer. Katmi et Soun devaient arriver sous peu, elle se sentait plus qu’entourée, presque trop.

En resserrant l’étroite bande de dix mètres de coton blanc soutenant le ventre de la jeune femme, la gouvernante semblait de plus en plus soucieuse. S’inquiétait-elle pour la santé de son frère? Qui la perturbait? Était-elle souffrante? Triste?

Sous le feu des questions, Sri finit par avouer que Widjaya Koussouma était toute sèche, comme si elle n’avait plus été arrosée depuis des lunes, alors que hier encore ses feuilles luisaient au soleil. Le jardinier se serait encore trompé dans les dosages. Ce n’était pas la première fois que cela lui arrivait… depuis qu’il avait discuté engrais chimiques avec François de Houtman, il ne faisait que des catastrophes. Il n’avait rien compris. Ah! ce n’était pas Thiem… Sri avait pourtant interrogé longuement le jardinier. Lyah arbora un gentil sourire moqueur. Elle n’avait toujours pas réalisé que Kasto était un menteur invétéré. Jamais il ne dirait la vérité, préférant se dissimuler derrière la vengeance d’un hantou. De toute façon, Widjaya Koussouma ne se plaisait pas à Tegal, elle n’avait jamais voulu s’y épanouir.

– C’est un mauvais présage. Sri ne peut pas laisser son petit bout de cœur. Elle ne le doit pas.

– C’est ton doukoun qui te l’a dit? Ne te fais pas de mauvais sang tout le temps. Ici, tout le monde est adorable. Soudjipto est ravi, Toursinah s’occupe de moi comme une sœur, que veux-tu de plus?

Sri baissa les cils  pour ne rien répondre, mais Lyah lut sur les nombreuses petites rides qui cernaient sa bouche tout ce qu’elle pensait de la troisième sélir.

– Je te comprends, elle est cassante avec le personnel, c’est son principal défaut. En fait, Toursinah est très gentille et beaucoup plus inoffensive que tu ne l’imagines. C’est une véritable  petite fille.

La gouvernante ronchonna. Pour acquérir le savoir du monde spirituel, un bébé devait jeûner et méditer neuf mois en toute quiétude dans le ventre de sa maman… Les abeilles… maintenant, Widjaya Koussouma… contaminée par son amie Miep, la radèn ayou refuserait encore de prêter attention à tous ces avertissements pourtant limpides. Le regard fuyant, Sri s’obligea au mutisme.

– Poursuis, que crains-tu ?

– Qu’il arrive quelque chose au bébé, maugréa-t-elle.

– Le docteur l’a confirmé, nous sommes tous deux en excellente santé.

– Il faudra être très prudente.

– Allez, pars avant que je ne te chasse.

– Buvez bien chaque jour un litre de bouillon de poulet. Et sans piment! Et seulement, celui de votre cuisinière.

– Promis. A bientôt. Qu’Allah guérisse ton frère.

Franchissant le seuil de la porte, Sri se retourna une dernière fois, les yeux larmoyants.

 

 

Drapée dans un élégant kaïn orangé et brun, Toursinah venait de faire une irruption parfumée et joyeuse.

– Voilà l’infusion de gingembre de ma sœur.

– Comme c’est gentil. Ne le dis jamais à Sri, elle en serait jalouse, mais il n’y a que toi qui  sache les faire préparer comme je les aime, sucrées au miel. Un délice…

Lyah porta la tasse fleurie à ses lèvres et fit une légère grimace.

– Cette fois, c’est particulièrement sucré. Elle a un goût curieux.

– J’ai fait ajouter un jaune d’oeuf de canard, une recette de ma grand-mère. C’est pour te donner des forces, l’accouchement va être une  épreuve terrible. Il te reste que quatre mois pour t’y préparer.

– Il faut que je sois en forme pour accueillir ma fille.

– C’est sûr que c’est une petite fille? T’es allée toucher l’arbre de Matingan

La jeune femme posa ses mains sur son ventre. La cérémonie de la septième lune, aurait lieu dans cinquante-sept jours et le confirmerait peut-être. La seule certitude de Lyah était de le souhaiter ardemment. Tout le kaboupaten aspirait évidemment à la naissance d’un garçon et la jeune radèn ayou ne rêvait que de mettre au monde une femme libre et sans contrainte. A son habitude, elle aspirait au contraire…

– Si tu veux une jolie petite fille, tu dois de suite enlever tes bijoux! Si elle a le nez de travers, tu t’en prendras qu’à toi. Et t’es déjà très en retard.

– Pourquoi ?

– J’en sais rien. Mais c’est la tradition.

Lyah ôta immédiatement son collier, ses bracelets, ses boucles d’oreilles.

– T’oublie ton alliance !

– Même elle ?

– Tout.

Profitant de l’arrivée de leur époux commun, dans un bruissement de soie, Toursinah s’éclipsa pour aller s’occuper des enfants.

– Quelle journée. Je n’en peux plus. Tu n’as pas trop souffert de la chaleur? Vivement l’eau du ciel. Je meurs de soif.

– Je vais te faire apporter à boire.

– Inutile, dit-il en désignant la  tisane sur la table, j’imagine que tu n’en veux plus.

– Elle était trop sucrée.

Le boupati avala d’un trait l’infusion de gingembre et reposa la tasse avec un immense sourire de satisfaction.

– Cela fait du bien, tu as tort de ne pas aimer le sucre! Il donne la force du poivre rouge. Et il va nous en falloir de l’énergie pour faire entendre raison aux Hollandais. Ils ne sont pas tous d’accord pour rembourser cette dette d’honneur qu’ils ont à notre égard. J’aurais cru qu’après l’article de van Deventer dans De Gids…  Il a pourtant clairement accusé la Hollande d’avoir saigné les Indes à blanc pendant des siècles, sans jamais la moindre compensation.

Lyah leva une main énergique, ce n’était pas suffisant. Il fallait aller plus loin, combattre sans merci  toutes les oppositions insidieuses. Le Trésor était vide alors que l’argent distendait les poches de ceux qui s’étaient enrichis sur l’archipel. Il fallait appliquer, vraiment appliquer toutes ses idées, pas seulement quelques gouttes de la politique Éthique annoncée lors du discours du Trône… On devait obliger la Hollande à mettre ces fameux cent quatre-vingt-sept millions de florins à la disposition des Indes pour améliorer la vie de ses habitants !

– Tu sais qu’ils envisagent de revoir le code pénal, annonça Soudjipto. Monsieur Reitze qui s’en occupe est passé au bureau tout à l’heure. Il se pose exactement les mêmes questions que toi. Dans l’évolution du peuple, les hommes d’État ne négligent-ils pas  l’importance de la femme ? Quel est le meilleur moyen  pour amorcer le processus d’évolution et d’instruction des Javanaises, tous milieux confondus, en  n’entrant pas en conflit ouvert avec l’adat ? Tout à fait, ce que tu…

De grosses gouttes de sueur ruisselaient sur le visage de son époux. Avec inquiétude, Lyah remarqua que ses doigts pâlissaient et se crispaient sur le rebord du bureau. Elle insista pour qu’il s’assoie. Le soutenant par le coude, elle le conduisit vers un siège. Son visage parut s’allonger, ses yeux se fermèrent, Soudjipto glissa de sa chaise sur le sol, évanoui.

 

 

 

 

A droite du grand lit à baldaquins, les épaules voûtées, le regard encore plus pâle, le vieux docteur Foeber essayait de rassembler ses idées. Il y avait trois heures à peine, il avait croisé le boupati rayonnant. Et puis… il avait dû brutalement interrompre ses consultations, appelé d’urgence pour de violentes douleurs abdominales, que même cet antalgique très efficace n’avait pu apaiser.

Ce visage couleur de cendres aux lèvres de bronze, ces mains qui s’accrochaient aux draps tant la douleur s’intensifiait, brûlant ses entrailles, un cri…

Sous son regard impuissant, en une demi-heure cette combativité, ce phénoménal  appétit de vivre venaient de sombrer, d’être effacés… Cela pouvait porter un nom que Foeber refusa de formuler.

Dans le grand parc ourlant la mer de Java, les feuilles des bananiers et des cocotiers scintillaient au soleil. Une pluie exceptionnelle pour le mois de mai avait lavé le ciel de ses nuages. La lumière était étonnamment transparente. Le visage baigné de larmes, Lyah ouvrit alors la volière de fins bambous posée sur la fenêtre. Une à une, les blanches tourterelles de Perse, aux pattes chaussées de plumes ébouriffées, s’envolèrent vers un arc en ciel, superbe, irisé, immense, comme elle n’en avait jamais vu de  sa vie.

– Il voulait que vous escortiez son âme au paradis…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Après les obsèques de Soudjipto, Lyah avait refusé de suivre Kartika ou de s’installer chez l’une de ses sœurs. Elle avait voulu assumer les responsabilités qui lui incombaient, ordonner ses pensées en même temps que les archives de son époux pour préserver sa mémoire. Fut-il l’un de ses frères, rien ne devait tomber entre les mains d’un successeur, dont on ne savait quel usage il pourrait en faire. Chacun de ces jours lui avaient semblé aussi inaccessibles que les plus hauts volcans.

Après la cérémonie célébrant le centième jour de deuil, se surprenant elle-même en ce matin plein de rosée et de gazouillements, Lyah avait pris la décision de partir. Leur enfant ne devait pas naître dans ce kaboupaten où elle n’était restée que par devoir depuis que cette âme s’était envolée avec toutes ses colombes aux pattes ébouriffées. Leur bébé verrait le jour dans la demeure où elle était née.

Pendant les cinq heures de route entre Tegal et Tayou, Lyah essaya d’apaiser son esprit confus. Pour la première fois de son existence, les événements la dépassaient totalement.

“La roue tourne, écrase ceux qui le mérite…” disait un vieil adage, mais il se trompait. Soudjipto emporté à sa place, Toursinah qui s’était suicidée la nuit suivante en s’empoisonnant sur sa tombe… que de drames vains. La passion, toujours elle, ravageait tout sur son passage, féroce comme une coulée de lave.

Pour ne pas avoir suivi sa passion, n’était-elle pas aussi la cause de beaucoup de maux. Certes, elle avait préservé son père mais si elle avait épousé Houtman que de souffrances aurait-elle évité à François d’abord, puis à Miep, à Souyanto, à Andri et Mélati, tristes d’êtres séparés. Soudjipto ne serait jamais mort, laissant neuf orphelins, elle ne porterait pas un enfant qui ne connaîtrait jamais son père. En refusant l’ordre des choses, c’était elle qui avait joué de la confusion des sentiments, obligeant des êtres qu’elle disait aimer à suivre un chemin qui n’était pas le leur. En s’opposant au takdir des Javanais, en fermant ses oreilles à tout ce que lui soufflait la sagesse ancestrale par la voix de Sri, elle aussi avait engendré des malheurs en série. Et Lyah n’en avait même pas été plus heureuse. Au contraire… Une indépendance très relative, un mariage de raison sans émotion, juste un peu de renommée. Si elle avait accepté de s’appeler Houtman n’aurait-elle pas pu faire entendre sa voix de la même façon? Ce qu’elle aurait perdu en crédibilité vis-à-vis des Javanais aurait été compensé par une plus grande liberté d’expression. Avec autant de courage qu’une mouche, elle était passée à côté de tout, même de son livre. Lyah n’était pas fière d’elle, elle éprouvait un sentiment d’échec total. A vingt-trois ans, il lui fallait tout reprendre à zéro, réparer les dégâts, enfin panser les plaies, celles qui seraient curables…

“Pour te préparer à ce grand destin, comme les rois dont tu descends, ceux qui font la fierté des glorieuses épopées javanaises, tu dois d’abord affronter l’épreuve qui te donnera une force invincible“…  Les épreuves s’étaient succédées mais en vain. Elle demeurait encore trop faible devant la douleur. La jeune radèn ayou espérait que de cette dernière épreuve surgirait enfin cette force invincible à laquelle elle aspirait depuis dix ans.

 

 

Le tambour de la mosquée appelait à la prière alors que l’équipage de feu le boupati de Tegal déboucha sur l’esplanade. Quand il dépassa le très haut portail de briques rouges ouvrant sur le parc de filaos et de tamariniers, le cœur de Lyah battit très fort.

Devant l’imposante porte sculptée à double battants, dans son dolman noir, un grand kris à garde d’argent dans le dos, il dégageait toujours toute l’autorité de sa charge. Wardjo se prosterna à ses pieds. Elle se raidit. Même devenue radèn ayou, elle n’avait su apprendre à supporter qu’un adulte, encore moins une personne d’un certain âge, se couche dans la poussière pour lui rendre hommage. Lyah leva ses deux mains jointes à  hauteur de son nez, lui adressant un sembah pour saluer son après-midi. C’était la première fois qu’elle revenait depuis que son père se balançait au ciel. Longtemps, la jeune femme fixa  la fenêtre centrale. Le chef de la garde comprit. Son œil s’attrista puis s’illumina au souvenir de cette petite fille qui, chaque jour en rentrant de l’école, arrachait ses chaussures pour courir plus vite vers le pendopo.

Radèn adjeng Lyah est de retour. Radèn adjeng Lyah est de retour. Radèn adjeng Lyah est de retour…

Un frémissement joyeux parcouru le kaboupaten. Des bureaux jusqu’aux cuisines… la nouvelle se propagea en quelques minutes. Kanti fit immédiatement tuer le plus gros des poulets pour préparer un opor ayam, le plat préféré de sa petite Lyah, Thiem ordonna que soient coupées les plus belles branches d’alamandas du jardin. La radèn ayou Housniah demeura cloîtrée dans ses appartements…

De vieilles domestiques, qui l’avaient vu naître, la conduisirent vers cette chambre qu’elles entretenaient toujours avec dévotion, en grand secret. Lyah fut bouleversée en retrouvant le rocking-chair de Sasraningrat que Kartika y avait fait installer, en souvenir de toutes les heures que son enfant d’or avait passé assise auprès des accoudoirs vernis, jusqu’aux bouquets que Thiem déposait chaque jour.

Sur son bureau noir, resplendissaient les lourds pétales immaculés d’une Widjaya Koussouma fraîchement éclose. Encore un signe du destin… mais lequel ? Lyah voulait bien l’écouter cependant, n’en comprenait pas le sens. Quand Sri réapparut, elle n’eut pas le temps de l’interroger. Fort embêtée, la gouvernante lui apprit que Kartika était partie quelques heures plus tôt chez Katmi. Qu’à cela ne tienne, Lyah  lui adresserait une dépêche un peu plus tard. La gouvernante préféra s’en occuper tout de suite.

 

 

Assise sur son lit étroit, une main sur le ventre, Lyah contemplait ses somptueuses fleurs devant la chambre. Toutes ces roses aux couleurs délicates et veloutées qui avaient été les compagnes de tant d’heures, les confidentes de tant de secrets. Interrompant brutalement sa douce rêverie, Brapto apparut tout sourire. La jeune femme nota avec surprise qu’il portait dorénavant les cheveux courts.

– Ma cousine. La bienheureuse veuve  de la famille! Alors, on est en villégiature ?

– Je reviens chez moi.

Quand, son cousin s’installa dans  le rocking-chair de Sasraningrat, elle eut envie de l’en arracher mais à quoi bon laisser resurgir ces vieilles haines. Pour atténuer les douleurs, n’était-il meilleur baume que l’oubli ?

– Où ? demanda le nouveau Boupati de Tayou.

– Chez moi.

– Vous n’avez plus rien à faire ici, Lyah, dans ce kaboupaten, dans cette famille que vous n’avez que trop déshonorée !

– Mais ma mère habite ici !

– Kartika s’en est allée chez Katmi avec Marsi et elles y resteront. Quant à cette chienne de Rosny, vendue aux mécréants protestants, elle a le bon goût de rester chez Kassian Céphas. Photographier chacune des pierres de Boroboudour l’occupera au moins jusqu’à ses vieux jours. En ce qui vous concerne, je suis au regret de ne rien pouvoir faire.

 

Bien que très lasse, très triste, elle trouva l’énergie de se lever pour mieux faire face à ces yeux méprisants à demi-clos sous ces paupières devenues plus flasques avec les ans.

– Père m’avait dit que j’aurais toujours ma chambre ici, répliqua-t-elle sur un ton cinglant.

– Votre père n’est plus. Le boupati, c’est moi.

– Vous voyez bien que je vais donner vie d’un jour à l’autre. Puisque vous avez évoqué l’honneur, puis-je vous rappeler le sens de l’entraide qui prévaut dans la plus misérable famille javanaise. Le sens de l’hospitalité qui prévaut dans le plus petit village!

– Vous ne mettrez pas cet enfant au monde ici. Allez donc savoir de qui il est ? Quelle couleur aura-t-il ? Celle d’un hévéa ou celle du SDAP ? Plus d’humiliation ! Nous n’en avons que trop subi par vous ! Sur tout Java, notre régence est célèbre grâce à vos écrits et vos agissements.

Brapto serra les dents dans un sourire cruel. La pire maladie qui puisse torturer un homme avait le nom d’une femme. Seulement, désormais, il était guéri.

Lyah le revit… lamentable, se traînant à ses pieds le jour de l’incendie de Bétéalit et regretta de ne pas l’avoir écrasé comme un mille-pattes venimeux. Elle demanda à rencontrer la radèn ayou.

– Je ne crois pas que ce soit souhaitable. Elle ne fut que trop contente d’être débarrassée de vous. Ce ne fut pas sans peine, elle s’est d’ailleurs donné beaucoup de mal pour que Soudjipto vous épouse. Il a coûté cher le tigre du célèbre radèn Saleh ! Sans parler des autres œuvres d’art. Une fortune…

Brapto poursuivit des explications qu’elle écouta à peine. Si elle avait cru un seul jour que subjugué par son talent le Boupati de Tegal, qui ne l’avait jamais vue, avait demandé en mariage une jeune fille affublée d’une aussi déplorable réputation, elle le décevait beaucoup. Il la pensait bien plus intelligente. La radèn ayou avait été fort habile. Rien n’avait filtré, elle s’était même méfiée de Brapto. A raison, d’ailleurs. A l’époque, son cœur  lui aurait tout avoué. Remarquable invention que l’anecdote de son épouse qui avait exprimé comme dernière volonté ce mariage avec Lyah… Tout les priyayis de Java s’en étaient émus… Tante Housniah avait toujours été une femme extraordinaire ! Avec quelle conviction, elle avait su faire valoir à Soudjipto tout l’intérêt qu’il avait à épouser Lyah. C’est elle aussi qui l’avait incité à utiliser cette plume progressiste pour servir sa carrière, il avait d’ailleurs scrupuleusement suivi tous ses conseils. Tout avait si bien fonctionné… Quel dommage que sa jolie cousine ait poussé la troisième sélir à bout… cette impétueuse Toursinah, emportée par sa passion… une regrettable erreur, Soudjipto serait en train de  pleurer sa jeune épouse… C’était aussi à la radèn ayou que l’on devait la judicieuse idée de faire nommer, sous des prétextes divers, tous les fils de Sasraningrat dans d’autres régions et surtout, ce naïf de Soukatnen dans un petit Kaboupaten peu lucratif, pour ouvrir  à son neveu bien aimé les portes de la généreuse régence de Tayou.

Avant de  conclure, le nouveau boupati fronça  dédaigneusement les sourcils.

–  Vous n’avez donc qu’à aller chez Soukatnen à Pati.

– Mais vous voyez bien que je ne le peux pas.

– Je vois surtout que vous êtes difforme. La grossesse vous a particulièrement enlaidie. Vous serez difficile à revendre. Il vous fallait rester à Tegal, dans le kaboupaten de votre regretté  époux. Un de ses subalternes vous aurait peut-être accepté comme dernière sélir.

Et Brapto se retira dans un ricanement, son timbre métallique qui ne le rendait que plus odieux résonna longtemps dans la chambre.

Mais que vais-je devenir ? Que vais-je devenir ? La tête dans les mains, Lyah éprouvait la même angoisse que ce jour où, les yeux rivés sur la carte du royaume des Pays-Bas, qui se balançait doucement en travers du mur, une question la taraudait, ne lui laissait plus une seconde de répit, enserrant  son crâne d’un étau douloureux.

Tout s’estompa, Brapto s’effaça…

Il n’y avait plus que le rocking-chair qui lentement se balançait… Sasraningrat parcourait son quotidien, De Locomotief. Elle était agenouillée près de l’accoudoir vernis et son père lui souriait.

– Ayahanda, que doit faire Lyah ?

Tendrement, le Boupati pinça sa joue, lui souffla une réponse à l’oreille.

 

Dans le couloir aux murs blanchis à la chaux, elle aperçut une petite fille aux longues tresses, qui chantonnait en hollandais : “je serai une radèn ayou, une radèn ayou, une radèn ayou. Demain, Miep sera bien étonnée, bien étonnée”.

Lyah sourit dans sa détresse, elle était effectivement devenue radèn ayou et Miep serait bien étonnée, bien étonnée en la voyant arriver. Mais Klaten était trop loin, Soun et Katmi aussi… Dans son état, elle ne pouvait plus reprendre le risque d’une longue route ou d’un interminable voyage en train.

François… elle n’avait plus osé ne serait-ce que lui écrire depuis ce jour qui l’avait laissée accablée de honte et de culpabilité de s’être laissée dépasser par ses sentiments… et puis, Kéling était à trois heures et il n’y avait pas de médecin.

 

Traversant le jardin de mousses, Lyah se dirigea d’abord vers les cuisines. Les bras chargés de demi-coques de noix de coco sèches, comme avant, des petites filles  allaient et venaient d’une démarche nonchalante. Elle se faufila jusqu’à l’entrée. La vieille cuisinière lui adressa un sourire attendri. Kanti posa une main maternelle sur le ventre rebondi, tellement bouleversée de la revoir qu’elle en pleura.

– Sri vous apportera une surprise toute à l’heure, balbutia-t-elle.

Lyah la remercia comme si tout allait bien, comme si tout allait comme avant… La nuit s’étendait à l’infini, elle leva les yeux vers les étoiles qui scintillaient, aussi inaccessibles que le serait le bonheur.

 

Poursuivant son pèlerinage sur les traces de son enfance heureuse, Lyah écoutant la voix de son père, s’avança vers la margelle du  puits. La corde grinçait sur la poulie… Elle reconnut cette tresse toujours aussi épaisse malgré les ans… Encore lui, invectivant une nouvelle génération de chèvres gourmandes qui avaient osé grignoter ses hibiscus.

– Oh ! Thiem. Mon Thiem, j’ai si souvent pensé à vous.

– Radèn Ayou. Comme vous avez manqué à votre Thiem. Mais il savait depuis ce matin, Widjaya Koussouma l’avait prévenu…

Le jardinier s’agenouilla à ses pieds.

– Il ne faut pas rester un instant de plus dans cette maison maudite. Thiem aussi, part pour toujours. Radèn ayou, attendez-le dans votre roseraie. Il a toujours la clé donnant sur la ruelle. Thiem va vous emmener dans un endroit plus sûr.

– Pour la troisième fois, tu me sauves la vie.

Et dans un sourire qui ne lui laissait  d’yeux qu’une fente, le  fils du Céleste Empire ajouta :

– Hi ! Hi ! Cette fois, il va en sauver deux. Qui sait ? Trois peut-être…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

François se réveilla en sursaut. Les nuits étaient très tristes depuis quatre lunes, depuis que Miep était venue reprendre Mélati… il n’avait d’ailleurs pas eu le courage de revoir sa fille, devenue en trois cents piliers celle d’un autre… Il préférait ne pas savoir… plus tard, quand cette plaie serait devenue cicatrice.

Dans un geste de pudeur, il rabattit sur son ventre le drap froissé par les ébats et l’humidité de la nuit. La jeune servante, qu’il avait laissé se glisser dans le lit, dormait toujours la tête sous un coussin brodé aux initiales de son père. En regardant le jeune corps menu aux jambes un peu lourdes, Houtman éprouva un immense dégoût, il se répugnait de jour en jour. Pour tromper son chagrin, l’angoisse qui l’étreignait en chaque début de soirée comme une pieuvre géante, il avait cédé aux provocations répétées de la gracieuse Rono et avait succombé à ses caresses expertes.

Sans bruit, sans tirer les épais rideaux rayés de lourd coton ocre, Houtman s’habilla  dans l’obscurité, alluma un Goulmy et Bar et sortit dans le jardin.

 

Depuis la balancelle, il vit une forme blanche avancer en sa direction. Hélas, ce n’était pas un fantôme. Ce n’était que Prudence dans sa chemise de nuit de linon blanc et ses dentelles froufroutantes… Il expira très fort de déception, il aurait tant aimé profiter seul de ce grand parc paisible veillé par la Reine de la Nuit.

Sa sœur était toujours aussi sotte et médisante, Houtman la supportait de moins en moins. Frédéric était à Batavia et comme à chaque fois que son époux se déplaçait, par peur de rester seule avec un personnel qu’elle maltraitait, madame Castellane revenait habiter sa chambre de jeune fille à Kéling… Ce soir encore, François s’était débrouillé pour rentrer tard de la fabrique et ne pas avoir à dîner en sa jacassante compagnie. Mais pour l’instant, il lui sembla difficile d’éviter ce spectre qui fonçait droit sur lui.

– Toi aussi cette chaleur t’accable? Même la nuit, on n’a plus la paix. Il est temps de voir le retour de la mousson d’ouest. J’étais à Tayou cet après-midi, c’était encore pire. J’y prenais le thé chez madame Haren.

Frottant vivement ses épaules grasses qui attisaient l’appétit de moustiques, Prudence partit de son grand rire idiot. Ah! Madame Haren lui en avait raconté une bien bonne. Son cocher avait croisé les attelages aux oriflammes de la régence de Tegal, la princesse Lyah serait donc revenue à Tayou. Elle devait avoir  peur de se faire empoisonner. Veuve avec en plus un enfant, qui allait bien vouloir d’elle maintenant? Enfin à toute chose malheur était bon, ces excités du SDAP allait récupérer leur égérie. D’ailleurs, madame Haren et Prudence s’étaient longuement demandées si, ce meurtre  n’avait pas été commandité par le courant Éthique pour la débarrasser du vieux mari. Et qui sait, si ce n’était pas plus simplement l’œuvre de la jeune radèn ayou, laquelle avait quand même droit à une grosse partie de ce très bel héritage ?

– Tu es vraiment folle.

– Ah ! Depuis que tu suis cette nouvelle mode Éthique, humanité, principe généreux, droits des sauvages, il est impossible d’exprimer la moindre vérité sur les Javanais. Tu fais preuve d’un manque d’objectivité total ! Si tu continues, ils te dévoreront, te jetteront hors de chez toi, tu verras…

Il y avait des années que François avait renoncé à lui expliquer quoique ce soit et il changea de sujet en lui demandant si du courrier était arrivé.

– Justement, j’ai reçu une lettre de maman. Il paraît qu’Andri adore l’Espagne, se met au catalan et ne veut plus rentrer à Java. S’il pouvait rester là-bas, ce serait parfait. Au moins, tu en serais débarrassé.

– Il ne me gêne nullement. Au contraire, je suis très heureux de vivre avec mon frère.

– Ton frère! Le produit d’une indigène et d’un cinglé.

– Je te trouve très ingrate à l’égard du cinglé.

– Cornélis a toujours été fou.

Houtman perdit patience, la railla. Prudence ne disait pas cela en grimpant sur ses genoux avec des mon papie par-ci, mon papie chéri par-là. Ce que sa sœur n’avait pas supporté c’était que Cornélis dispose de son argent comme bon lui semblait. Et que ce pauvre cinglé ne lui en laisse pas autant qu’elle avait pu l’espérer. Sa cupidité ne tolérait pas d’avoir dû partager avec Andri. Pourtant, il lui restait encore beaucoup. Madame Castellane était très riche grâce au labeur acharné du cinglé et c’était bien pour cela que Frédéric restait avec elle. Ces millions de florins lui avaient permis d’acheter un séduisant époux, puis sa présence, ou plutôt ses retours entre deux absences. Les poings serrés au fond des poches de son pantalon, François ne décolérait pas.

– Je dois aussi t’avertir que j’ai vu Deeleman, le notaire et puisque la mort de papie remonte à moins de six mois, je vais attaquer les dispositions testamentaires, répliqua Prudence de sa petite voix aiguë. Il ne sera pas difficile de prouver qu’il avait signé alors qu’il avait déjà perdu la raison.

– Faux. Ce porc de Deeleman te raconte n’importe quoi pour te facturer des conseils, des honoraires et des actes. Je m’en souviens très bien! C’était plus d’un an avant la mort d’Astouti. Je suis allé chez Deeleman à cette époque pour contresigner les papiers de Kéling et d’autres… Lesquels avec le testament, papie a fait enregistrer par le secrétaire du district. Alors, même si pour te faire plaisir, le père de ton amant a falsifié certains documents…

– Que dis-tu?

– Je dis que tu es la maîtresse de Paul Deeleman, son crapaud de fils. N’aie crainte, je ne dirais rien à Frédéric… dommage, ça lui aurait peut-être fait plaisir. Mais on a, ou  pas, l’esprit de famille, n’est-ce pas mademoiselle de Houtman

 

Une main condescendante sur le bras de sa sœur, François lui précisa d’un ton sec que n’ayant aucune confiance en l’étude Deeleman, il avait depuis longtemps déposé ses documents originaux dans les coffres d’une banque de Batavia et que comme il n’était pas du tout décidé à laisser spolier Andri, il se faisait fort de lui faire perdre son procès et sa fortune. De toute façon, Adriaan était protégé. Comme tout mineur, ses biens étaient gérés par le contrôleur de la régence.

– Ça me fait mal au cœur de laisser un tiers au fils d’une domestique.

– Une domestique devenue la femme de papie. Une femme qu’il a adoré jusqu’à son dernier jour. Pour laquelle, il a donné sa vie! Que tu le veuilles ou non, tu n’y changeras rien. Sois contente, il aurait pu faire comme cet autre Cornélis. Tu sais, Chastelein, ce conseiller des Indes du XVème siècle, qui avait légué son énorme fortune à tous ses esclaves convertis.

– Il a bien fait souffrir maman.

– C’est vrai. Mais depuis, elle a une vie merveilleuse et c’est elle qui le dit.

– Je me demande si elle a gagné au change parce que Ligéras, lui aussi…

Las de ce flot incessant d’inepties, Houtman se dirigea à grands pas vers le fond du parc, sachant  sa sœur trop peureuse pour l’y suivre.

Dans cette nuit mal éclairée, quelques grosses taches blanches près du bassin attirèrent son regard. Se souvenant de ce que lui avait enseigné Lyah, il s’assit à distance pour assister à l’éclosion magique des fleurs de Widjaya Koussouma, qui s’ouvraient  d’un seul coup.

Assis sur la pelouse humide, il était fasciné, hypnotisé, incapable de détacher ses yeux de ces grands pétales. En six ans, jamais elle n’avait fleuri… Que se passait-il ?

En un instant, Houtman fut sur ses jambes. Il se précipita aux écuries, réveilla le palefrenier pour qu’il scelle Garouda.

 

 

 

 

 

Ses yeux plus noirs que jamais pétillaient d’un éclat inconnu, sa peau d’ambre claire resplendissait, Lyah exultait, rayonnait de bonheur.

– Quatre heures que tu es là, étoile de mon ciel! Quatre heures merveilleuses! Le plus beau cadeau d’anniversaire de ma vie! Tu  ressembles tant à ton grand père, ma si jolie petite fille… enfin, j’espère que tu n’auras ni son gros nez, ni ses longues moustaches…

Sri se pencha attendrie sur le nouveau né endormi dans les bras de Lyah, lui conseillant de se reposer et de ne pas la garder avec elle. Hors de question, que la nouvelle radèn adjeng dorme loin de sa maman. Elles en feraient des cauchemars. Pendant huit lunes et demi, elles ne s’étaient jamais séparées et maintenant, qu’elles pouvaient enfin se voir, on voudrait la voler, l’emmener ailleurs!

– Vous aurez toute la vie pour vous voir.

– C’est de ta faute. Il ne fallait pas me raconter ces horribles histoires de bébés dévorés par des rats hantous ou des sauterelles géantes ! Tu as songé à tous ces esprits qui grouillent ?

–  Sri pourrait la prendre avec elle… la protégerait. Elle promet de ne pas baisser une paupière.

– Mboten!

 

Voilà trois jours qu’elle avait fui le kaboupaten avec l’aide de Thiem. Dans les plus brefs délais, par l’intermédiaire de fiables messagers chinois, elle avait fait parvenir des courriers à chacune de ses sœurs et à Kartika pour leur raconter, les rassurer et leur dire qu’elle était en lieu sûr, qu’elles avaient le temps d’arriver puisque le bébé ne devait voir le jour que dans deux semaines.

Apparemment, Brapto n’avait pas cherché à savoir où elle était passée… ou faisait-il semblant de ne pas s’en préoccuper, laissant comme d’habitude ce soin à ses espions…

De toute façon, il n’était pas lieu plus sûr, plus discret que ce monastère de nonnes chinoises, dont la supérieure n’était autre que Piao, la sœur du fidèle Thiem. Le monastère des Nuages Bienveillants était le refuge de veuves ou de célibataires qui conservaient les tablettes d’ancêtres morts sans descendance et célébraient leur culte. Toutes ces femmes admirables et dévouées faisaient aussi la classe à quelques enfants du Céleste Empire. Si dans diverses régences, nombre de boupatis avaient considéré d’un œil mécontent l’installation de temples ou de monastères chinois, Sasraningrat avait tout de suite donné son accord et dans des temps difficiles, souvent leur avait-il fait envoyer aides et vivres. Aussi, Piao avait-elle accueilli Lyah et Sri avec une immense gentillesse, ne sachant que faire pour rendre ces bienfaits à la deuxième fille de leur ancien boupati. Des novices aux nonnes, toutes dorlotaient la jeune femme, la comblaient de douceurs et de tendresse, se relayant nuit et jour auprès des petits autels pour prier toutes leurs divinités que tout se passe bien. Et elles avaient été exaucées. A trois heures du matin, sous le signe du tigre, avec quinze jours d’avance, venait de naître une ravissante petite fille de plus de six livres.

 

 

Une nonne au crâne rasé, drapée de jaune, annonça qu’un visiteur demandait à rencontrer radèn ayou Lyah. La jeune femme se pétrifia, redoutant une nouvelle perfidie de son cousin. Elle songea même à un enlèvement. Piao rassura de la sienne cette main moite qui tremblait.

– Ne vous inquiétez pas, c’est Thiem qui l’envoie.

La sœur du jardinier ouvrit sa paume et lui montra la chevalière de son frère, celle qui lui servait de sceau.

– Qui peut me savoir ici ? Une visite à sept heures du matin…

– Le docteur Haren vient à peine de repartir. C’est un homme très discret, on peut lui faire confiance. Je vous assure que vos consignes ont été respectées.

– Mais qui est là ?

Les mains jointes, les yeux baissés, Piao se retira sans répondre.

Lyah embrassa la toute petite oreille dorée, amena le délicieux petit minois fripé à hauteur de son visage et  fixa sa fille droit dans ses minuscules yeux entrouverts.

– Si j’avais su… La vie est magique ! Ne fais pas comme ratou pain d’épices. Ne désespère jamais.

Frissonnante, Sri revenait du fond du jardin. En l’absence de père, elle s’était chargée d’enterrer le cordon ombilical du bébé. Après l’avoir entouré de sel et d’une mousseline blanche, elle l’avait placé dans une poterie et enfoui le tout dans le sol, sans oublier d’allumer une bougie, qui pendant trente-cinq jours en éloignerait les mauvais esprits.

Sri enleva le bébé des bras de Lyah pour le recoucher. Son petit bout de cœur devait se faire belle pour accueillir leur  première visite. La gouvernante refit la longue tresse de soie bleue, passa un tampon d‘eau de fleurs sur son visage, tapota et redressa les oreillers et lui tendit un coffret d’argent avant de s’éclipser comme une petite souris.

Elle était  si coquette qu’elle les avait totalement oubliés… Lyah ouvrit sa boîte à bijoux en forme de lotus. Résumé à quelques grammes d’or et quelques carats de pierres précieuses, son passé défila… le collier de sa grand-mère, le bracelet offert par Mina pour ses dix-huit ans, les boucles d’oreilles de son dernier anniversaire et son alliance… que de jours de joies suivis de séparations, d’épines dans le cœur…

Entendant tourner la lourde poignée de bronze, Lyah mordit sa lèvre supérieure jusqu’au sang, pour obliger ses larmes à rebrousser chemin.

– François !

– Tu as eu un bébé pour ton anniversaire !

– Comment le sais-tu ?

Avec un sourire d’enfant ravi, il ouvrit une boîte de carton vernis, lui en montra le contenu.

– Widjaya Koussouma t’a aussi révélé où je me cachais…

– C’est Thiem. Je l’ai croisé sortant de Tayou quand j’y entrais pour me rendre au kaboupaten.

 

Très intimidé, Houtman courba son grand buste au-dessus d’un joli berceau chinois, rouge et or. De ses grandes mains un peu maladroites, il écarta à peine la moustiquaire blanche qui protégeait l’enfant.

– Comment s’appelle cette délicieuse jeune fille ? murmura-t-il.

– Radèn adjeng bébé.

– Bébé ? Seulement bébé ?

– Je ne peux te le dire aujourd’hui.

Il regarda Lyah par-dessus son épaule, l’air faussement dépité. Décidément, ces Javanais quels cachottiers! Plutôt, une prudence orientale qui faisait dissimuler le prénom jusqu’à la cérémonie des cinq jours pour qu’un mauvais esprit ne s’en accapare pas.

Dans un mouvement ample, François brandit le De Locomotief de la veille. Enfermée dans son couvent, il imaginait que Lyah ne lisait plus que des journaux en chinois. Houtman s’assit à côté du lit sur une inconfortable chaise, aussi jolie que raide, déplia le journal.

– Page cinq. Voilà. Je donc vais te le lire un remarquable article de… d’agronomie. Tout sur la myxomatose et ses graves conséquences sur les nervures des feuilles d’hévéas.

Lyah l’observa stupéfaite. Était-ce vraiment le moment de venir lui parler des hévéas qui attraperaient cette maladie de lapin australien ? Il était devenu obsédé par ses recherches, mélangeait tou ! D’une voix monocorde, ennuyeuse, François entama sa lecture.

– Ce grand prix qui, chaque année, récompense une œuvre littéraire ayant pour cadre les Indes néerlandaises, a été décerné à l’unanimité des vingt membres du jury à R A. Qui se  cache derrière ces deux lettres ? De par le contenu, nous avons pensé reconnaître la plume de radèn ayou Lyah, bien que le style soit fort  éloigné du sien. En effet, dès son plus jeune âge, la fille de l’ancien boupati de Tayou a été remarquée pour son talent littéraire et ses prises de position courageuses en faveur des femmes de son peuple. S’il confirme qu’il s’agit bien d’une Javanaise, l’éditeur, Pieter Brooshooft, refuse de communiquer l’identité de l’auteur. C’est donc la première fois que ce prix est donné à une femme javanaise.  “Lettres d’est en ouest” est un ouvrage original sous forme épistolaire, un échange d’idées, de sentiments, entre Retno, une jeune Javanaise et Letsy, une Hollandaise du même âge, lesquelles se sont connues par l’intermédiaire d’une annonce passée dans un magazine féminin. Empreint d’humour et d’intelligence, ce livre analyse parfaitement les différences, les incompréhensions entre nos cultures et propose aussi des solutions pour une plus grande harmonie et une amélioration des conditions de vie des femmes des Indes orientales. Espérons que cet appel à l’amitié entre nos deux peuples sera entendu et que ce talentueux auteur ne se dissimulera plus très longtemps derrière RA !

Puis lâchant le quotidien sur le sol, Houtman posa doucement ses lèvres sur le front bombé.

– Je dois féliciter l’auteur ! Et la lauréate, ajouta-t-il en récidivant.

Mordillant ses doigts, plissant ses yeux, soufflant, Lyah ne pouvait plus parler tant l’émotion était forte pour son corps fatigué et son cœur par trop bousculé.

– C’est toi qui l’a fait publier ? parvint-elle à articuler faiblement.

– C’est moi qui l’ai envoyé aux Stapel et c’est ton frère Nour qui l’a apporté à Brooshooft pour qu’il l’édite. Venge-toi, fais-moi jeter douze mille sorts par ton doukoun préféré.

– La coalition a bien fonctionné.

– Pas coalition, œuvre de salut public. Tu plongeais Lyah, tu renonçais à toi. Pire, tu délaissais tes sœurs javanaises. Demain, Tayou aura une autre reine, célèbre au-delà de la mer de Java, là-bas à l’ouest, au pays des immenses et rudes Hollandais. Dieu vous a choisie pour être cette reine, deuxième fille de Sasraningrat. Soyez en digne, comme l’eau bienfaisante qui sert à tous sans différence. Miep m’a tout raconté… Dans sa cécité, grand-mère Dewi voyait juste.

 

La jeune femme porta les mains à son crâne comme si elle voulait arracher ses cheveux.

– Je vais avoir  beaucoup d’ennuis. Ce n’était pas le moment avec bébé…

– D’abord, il leur faut prouver que c’est toi. Tu as utilisé une écriture si différente de la tienne… C’est ce qui m’a convaincu de le faire éditer à moindre risque. D’autre part, si tu décidais de faire savoir que c’est ta prose, il ne t’arriverait rien. La notoriété rend intouchable ! Et si tu penses à Brapto… il a plutôt intérêt à se taire. Quoiqu’il en soit, j’en fais mon affaire. N’oublie pas que les albinos sont encore maîtres sur Java.

Baissant son visage, Lyah laissa échapper un éclat de rire enfantin.

 

L’air marin arrivait chargé des douces effluves des jasmins du jardin. Au loin, franchissant les vagues, de nombreux bateaux revenaient vers le port. Le ciel s’alourdissait de nuages longs, sombres et menaçants. L’orage approchait. Java allait oublier toutes ces lunes de sécheresse. C’était le retour de la mousson d’ouest…

Des trombes se fracassèrent sur la terre rouge, rinçant à grande eau toute la végétation poussiéreuse. En quelques minutes, l’allée ne fut plus qu’un ruisseau frémissant où, frêles embarcations, dérivaient quelques fleurs de jasmin. La pénombre avait envahi la chambre.

– Tu sais François, je crois qu’enfin je suis devenue libre et invincible.

– Pourquoi ?

– Parce que j’accepte de t’aimer !

Il s’assit auprès d’elle sur le grand lit à la tête surchargée de sculptures et d’incrustations de nacre, quand il l’enferma dans ses bras, son regard de porcelaine s’illumina.

– Un jour de mille huit cent quatre-vingt-seize, tu m’as conseillé de revenir te voir huit ans plus tard. Huit ans ont passé… Radèn ayou auriez-vous enfin envie de devenir Lyah de Houtman ?

Ahurie, Lyah écarquilla ses yeux de jais taillés en amande, secoua vivement la tête, l’épaisse tresse de soie bleutée, qui frôlait sa hanche, virevolta.

 

– Quelle étrange question… En voilà encore une idée de Hollandais !

 

 

 

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