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Exclu ! Roman / Raden Ayou de Sri Sambissari -8-

Exclu ! Roman / Raden Ayou de Sri Sambissari -8-

(© Délit d’images)

Chaque vendredi,  prenez rendez-vous avec un chapitre de Raden Ayou.

(Si vous avez raté les  précédents, il vous suffit de taper Raden Ayou dans le moteur de recherche du site ou de choisir Raden Ayou dans nos rubriques.)

De Borobodour au palais du sultan, des plantations aux fastes de Batavia…

A travers le roman de Sri Sambissari, Délit d’images vous propose de découvrir la colonisation hollandaise, les paysages et subtilités de Java, dans un récit historique parfumé d’adages, saupoudré d’épices, de poisons et de sortilèges…

A la fin du XIXème siècle, sur l’île musulmane de Java, alors sous domination hollandaise, Lyah, une jeune aristocrate se révolte contre son milieu et un certain mépris colonial. Avide de liberté, elle combat ces traditions annihilantes qui transforment les femmes en nénuphar, enfermant entre autres les filles jusque’à leur mariage. Lyah use alors d’une arme rare voire dangereuse dans son univers: l’écriture…

(Pour être plus proches de leur prononciation, les mots javanais ou indonésiens n’ont pas leur orthographe exacte. Ainsi pour la plupart, une note renvoit-elle à leur traduction et orthographe exacte.  Certains termes  se doublant au pluriel, pour plus de simplicité, il leur a été ajouté un s en les transcrivant.)

Le vent chaud glissait par souffles lents. Après une semaine de furie, la mer de Java venait de retrouver sa placidité. Les promenades matinales sur la plage du Petit Sorga avaient enfin repris. Kaïn relevé jusqu’à mi-cuisse, Soun et Rosny surveillaient Moulyo et Widodo. Torses nus, les deux frères jouaient à s’arroser près des vagues courtes qui crépitaient en touchant le sable. Depuis un gros rocher dominant les eaux gaufrées, Miep et Lyah observaient les petits voiliers qui au loin s’amusaient des lames et voguaient vers les îles Karimoun. A la surprise générale, Miep van Berg était revenue à Java comme préceptrice d’une riche famille hollandaise de Sourakarta. Les deux amies se retrouvaient le plus souvent possible.

– Ma seule satisfaction est qu’il ignore combien je l’aime, déclara Miep.

– Il en serait peut-être ravi.

– Ici, quand j’étais petite ou plus tard à Leyden, Souyanto faisait à peine attention à moi.

– Tu n’étais jamais seule avec lui, il y avait toujours tes parents. Comment pouvait-il en être autrement? C’est très mauvais pour ton teint de rester dans l’incertitude. Tu dois savoir ce qu’il en est.

Miep ne voulait pas le revoir, elle l’oublierait. Lyah sourit. Voilà presque une lune que son amie était là et qu’elle lui en parlait longuement à chaque rencontre. La jeune fille prit sa tête à deux mains. Le temps qu’elle prenait pour ne penser qu’à lui! Elle devenait  folle! Obsédée!

– Peut-être, mais tu n’as pas changée! Tu retrousses toujours le bout de ton nez!

– C’est pour l’avoir en pied de marmite !

Lyah leva son bras droit, imitant un sceptre de sa main. Ordre de sa majesté ratou pain d’épices, Miep devait le revoir !

– Finalement, tu n’es pas revenue ici  que pour travailler.

– C’est vrai, je préfèrerais faire autre chose, mais Java me manquait, je t’assure. De toute façon, je n’ai pas du tout la vocation d’institutrice.

– Tu ne sais vraiment pas où  peut être Souyanto ?

Jouant avec ses cheveux, Miep enroula sa tresse blonde en chignon. Son frère lui avait dit qu’il travaillait maintenant  dans les environs de Yogyakarta. Voilà pourquoi elle avait accepté un emploi à Sourakarta… C’était tout près. Lyah tira légèrement sur la jupe finement rayé de rouge de son amie et la rassura. Souyanto ne serait pas difficile à retrouver. Quelqu’un saurait bien où il était. Le plus délicat serait de poser des questions.

– Tu n’as toujours pas d’amoureux ? demanda Miep.

Lyah afficha un faux air outré. Elle n’avait  pas le droit de lever un cil sur un homme, même si les bras en croix, il était couché sur sa route. Son amie s’emporta, elle avait  dix-huit ans et devait pouvoir choisir seule ! C’était impossible, l’adat empêchait les jeunes gens de se rencontrer. De plus, jamais elle ne ferait souffrir son père en bravant un tel tabou. Miep secoua sa main avec énergie. Toujours l’adat !

– Un hasard  mettra sur ta route un homme comme toi. Ou tu épouseras un blanc.

– C’est défendu à une priyayi. En tous cas à moi…

Lyah laissa échapper un long soupir mélancolique. Les Javanaises devraient-elles aussi traverser toutes les épreuves de leurs sœurs de la Terre Froide pour parvenir à une situation normale? Le front et les yeux plissés, elle était songeuse en pensant à François. Lui seul pouvait aider Miep. Pour le bonheur de son amie, Lyah dépasserait cet interdit et irait le voir. Mais Houtman n’était pas doué de pouvoir exceptionnel. Pour être sûre que Miep retrouve Souyanto, elle allait d’abord solliciter une autre intercession…

Le cimetière  de  pierre sombre de Matingan entourait  un petit mur d’enceinte dont les briques rouges, brûlées par le soleil, disparaissaient presque sous des coussins de mousse sèche.

– Ne t’approche surtout pas de cet arbre! hurla Lyah.

– Trop tard! S’exclama Miep en retirant vite sa main du tronc. Il est donc si dangereux? Je vais mourir?

– C’est un arbre sacré. Les femmes stériles y viennent en pèlerinage.

– Alors, je ne risque rien. Je suis toujours pure!

– Je t’avertis tous les enfants nés grâce à lui sont des filles.

– Il faudrait en chercher un autre qui ferait avoir des bébés garçons.

– Tu trouves qu’ils ne sont pas suffisamment nombreux?

Miep considérait surtout que si les femmes était  une denrée bien plus rare, ces messieurs les apprécieraient davantage! Et s’ils devenaient plus nombreux que les femmes, ils ne pourraient plus considérer la polygamie comme un bienfait  protégeant certaines d’entre elles de la honte de rester vieilles filles.

La grande Miep s’était assise à côté de la minuscule Lyah, au bas des marches grises qui rejoignaient le kramat[1].

– C’était une femme extraordinaire. Une des rares dont le nom soit resté dans l’histoire de Java.

– Bientôt, il y aura le tien, ratou pain d’épices. Souviens-toi, Lyah de ce qu’a dit grand-mère Déwi quand tu étais petite… Demain, Tayou aura une autre reine, célèbre au-delà de la mer de Java, là-bas à l’ouest, au pays des immenses et rudes Hollandais. Dieu vous a choisie pour être cette reine, deuxième fille de Sasraningrat. Soyez en digne, comme l’eau bienfaisante qui sert à tous sans différence…

– En attendant la biographie ridicule que vous allez m’inventer, écoute celle de ratou Kalinyamat.

Miep posa sa tête blonde sur l’épaule de son amie, elle était tout ouïe.

– Elle régna environ vingt-cinq ans. C’était l’une des filles du sultan Trenggana. Un grand prince qui régna longtemps sur Démak. Il serait à l’origine de la conversion du Passissir à l’Islam. Depuis sa prise par Albuquerque en 1511, Malaka était aux mains des Portugais qui détournaient tout le commerce des épices au profit de Lisbonne. Adieu girofles, poivres et muscades… Et les souverains du Passissir s’étaient énervés. D’abord, sous le commandement de Patih Ounous… Puis de Kalinyamat. Elle avait envoyé deux expéditions d’immenses bateaux, en 1550  et 1574. Mais les Portugais furent les plus forts. Jusqu’à l’arrivée de ces abominables géants albinos, les ancêtres de mademoiselle van Berg…

Avant de pénétrer sous le petit pendopo abritant les sépultures royales, elles ôtèrent leurs chaussures. Sur la droite, trois tombes étroites étaient surélevées comme des bancs, sur la gauche, il y en avait trois plus petites, celles d’enfants. Au fond  d’une somptueuse alcôve de bois sculpté, ornée de tentures de dentelles blanches, sous des housses vertes frangées d’or, se devinaient quatre autres tombes. La plus à gauche disparaissait, noyée sous des pétales. Parlant tout bas, Lyah poursuivait ses explications :

– A côté, c’est celle de Hadiri, son mari, un Chinois. Le capitaine d’un vaisseau naufragé converti à l’Islam. Voici celle de sa seconde épouse.

– Avec une femme aussi exceptionnelle, il a osé en épouser une autre!

– Ici… quand on aime, on ne compte pas!

Imitant son amie, Miep arrangeait les offrandes autour de la tombe, faisait pleuvoir les pétales multicolores dérobés aux jardins de Thiem. Dourians, ananas, bananes, mélatis, orchidées, hibiscus, jeunes palmes… les corbeilles étaient en nombre. Lyah ajouta de l’encens à celui qui brûlait déjà.

A genoux, Miep implora le secours de Kalinyamat. A côté d’elle en silence, Lyah suppliait la ratou de lui donner la force d’affronter François, le courage de ne pas sombrer dans ce nouveau dipingit. De grosses larmes coulaient de ses grands yeux jusque sur ses mains fines. Intrigué par sa présence, le très vieux gardien du sanctuaire s’approcha de la jeune fille:

– Comme vous, elle était très belle avec des cheveux jusqu’aux pieds. Séchez vos yeux radèn adjeng, il faut qu’ils soient prêts à accueillir le bonheur que ratou Kalinyamat va y faire briller.

Dans la grande salle d’emballage, des ouvriers ruisselant de sueur entassaient des feuilles translucides comme l’ambre. Pas une trace noire, pas une bulle, pas une moisissure, le jeune planteur jubilait.

– Bravo Koelien.

Le petit  rouquin, aussi haut que large, leva ses deux pouces:

– Excellente qualité, monsieur François.

– Depuis qu’on sèche d’abord vingt-quatre heures à température ambiante, c’est mieux.

– La fabrication du caoutchouc, c’est de la tambouille, monsieur François! Pas de la technique !

– Une recette éprouvée. De bons produits ! On touille le tout, on aplatit et les galettes vont faire un petit tour au four.

Le jeune homme donna un coup de pied dans de grosses balles:

– Encore là !

– Les crêpes partent demain.

– Il était temps! On a été livré en formique ?

– Ce matin.

– Faites un essai avec un diluat à cinq pour cent, cela devrait marcher. Avec une acidification excessive, le coagulum est plus rapide, mais on y perd en temps de laminage.

Le jeune Houtman quitta l’usine très heureux. La journée lui avait apporté une merveilleuse surprise tôt ce matin. Toute menue sous une ombrelle, Lyah faisait les cent pas dans le jardin. Lyah venue le charger d’une mission. Elle était seulement accompagnée du cocher des Stapel. Il n’avait pu la retenir, elle n’était restée qu’une dizaine de minutes, scrutant le paysage, très tendue. Elle avait refusé de répondre à certaines de ses questions et lui avait promis un autre rendez-vous. Remontant dans sa voiture, Lyah avait tendu sa main et glissé à son oreille en hollandais: c’est parce que je t’aime…

Avec la plantation, François avait appris la patience. Si son corps d’homme jeune s’égarait parfois, son cœur n’avait qu’une obsession…

Les cours de Londres venaient de monter. Ses recherches sur les laticifères avançaient. Le courrier lui avait apporté une longue lettre de Victorine, postée un mois plus tôt d’Amsterdam. Bouddha l’avait exaucée. Depuis un an, José-Maria était toujours cet homme merveilleux qui ne savait qu’inventer pour la rendre heureuse. Après quinze jours auprès de Prudence, ils avaient fait escale une semaine à Paris. Vito allait peut-être se réconcilier avec la France. Elle avait retrouvée son amie Louise Michel qui, bien éprouvée pas ses six ans de prison, avait  tout de même repris sa vie itinérante de conférencière militante… Ils allaient bientôt repartir pour Barcelone.

François chantonnait en pédalant. Depuis qu’il s’était mis au vélocipède, il ne jurait plus que par ce moyen de locomotion. Les premières voitures avaient fait leur apparition dans les grandes villes comme Sourabaya, Sémarang ou Batavia, mais ces engins fumants et bruyants ne le séduisaient absolument pas.

Il chantonnait car pour la première fois, une certitude l’habitait: Lyah reviendrait dans ses bras. Depuis Buitenzorg, elle ne mentait pas, c’était bien parce qu’elle l’aimait… Lyah reviendrait, s’il ne savait quand, il savait pourquoi et comment. Ce serait probablement un long périple… mais dès aujourd’hui, il mettrait tout en œuvre pour en réduire la durée et qu’au plus vite, la jeune radèn adjeng vive en toute liberté.

Longeant la rivière au fond du parc pour vérifier que l’on avait bien nettoyé les rives, à hauteur des manguiers, Houtman aperçut une petite tête couverte de boucles claires qui émergeait des eaux verdâtres. Il lâcha son vélocipède contre un arbre et en quelques enjambées rapides se retrouva face  à un adorable petit garçon tout nu qui pataugeait sur le bord.

.- Ne te baigne pas ici, c’est plein de crocodiles.

Le jeune homme l’avait attrapé et reposé sur la pelouse. Immédiatement, l’enfant  leva les bras, comme pour se protéger d’une pluie de coups.

– Je ne veux pas te battre, je t’explique que cet endroit est dangereux. Où est ta maman ? Maman, où est maman ?

Épaules voûtées, tête basse, l’enfant tremblait  de peur.

– Tu ne comprends pas ce que je te dis, pourtant je te parle javanais.

Il essaya de lui parler hollandais, malais, français, anglais, l’enfant ne répondait toujours rien et semblait totalement terrorisé. Pensant que sa haute stature l’impressionnait, il s’accroupit. Le petit garçon le fixa de ses étranges yeux de porcelaine.

– Comment t’appelles-tu ? Moi, c’est François et toi ?

D’une main attendrie, le jeune Houtman ébouriffa la tête blonde.

– Viens avec moi. Tu es si beau que je suis sûr qu’à la maison quelqu’un te connaît.

Alors que François lui tendait une main, l’enfant déguerpit en direction des cabanes du personnel, aussi vite que lui permettaient ses petites jambes dorées.

A peine avait-il posé un pied sur la première dalle de la véranda que éko, son vieux serviteur, se jeta sur lui. François le repoussa. Le vieil homme tirait sur sa très longue cigarette conique, faite d’une feuille de maïs entourant un mélange de tabac, cannelle et muscade. Le jeune planteur détestait cette odeur douceâtre.

– Tu fumes toujours ces cochonneries ! Ne retourne pas te balader avec cette saleté dans ma chambre. Il n’y a pas d’opium au moins là dedans ? Tu connais le proverbe: d’abord, on consomme de l’opium mais à la fin c’est l’opium qui vous consomme !

éko émit un petit gloussement. Touan Cornélis ne le  payait pas assez cher pour qu’il puisse en  acheter aux Chinois et c’était  bien dommage car pour affronter ce qui les attendait…

– Ton doukoun a prévu une éruption du Mouriah ?

– Pire, Touan ! Elle est revenue depuis ce matin. Elle commande tout le monde du haut de ses dix-huit ans.

Papillon de nuit, cuvette de bord de route, vermisseau en chaleur…. De qui Éko parlait-il ? François s’était assis dans un large fauteuil de rotin et buvait un verre de bière, pendant que son domestique lui retirait ses bottes boueuses. Il n’en revenait pas. Ce superbe petit métis était le fils d’Astouti et de son père. D’un revers agacé, le jeune homme  envoya valser une coupe où flottait un hibiscus jaune. Et en plus, ils avaient osé l’appeler Adriaan comme son grand-père, le prédikant de Houtman !

Avant de rejoindre sa chambre, il fit un détour par le grand salon pour récupérer  son India Rubber Journal. Au fond de la pièce, le rocking-chair de Cornélis se balançait  dans la pénombre.

– Bonsoir papie, tu es déjà rentré ?

François s’approcha du fauteuil et resta quelques instants interloqué.

– Qu’est-ce que tu fabriques ici ? Décidément, tu es toujours où l’on ne t’attend pas !

Astouti fut sur ses jambes en un clin d’œil. Touan lui avait demandé de revenir s’occuper de sa maison. Sa mère n’y suffisait plus, tout avait tellement changé depuis que nyonya était partie avec un autre… Le regard implacable, les traits durcis, le jeune homme contracta ses mâchoires, serra ses poings avec une forte envie d’en faire bénéficier son minois insolent pour la remercier d’avoir précipité le départ de sa mère. Mais il préféra donner dans l’ironie.

– Alors, Djatmiko est content que tu reviennes à Kéling ?

– Il faut que je travaille et lui aussi. Il est reparti cocher de la radèn ayou. Djatmiko a dépensé tout le magasin avec les combats de coqs et après, il passait son temps dans les fumeries d’opium et quand il rentrait, il battait Astouti.

– Tous les mensonges sont bons pour mettre le grappin sur mon père. Tu es vraiment un papillon de nuit ! Et bien puisque tu es revenue travailler, file à la cuisine, engrais d’oignon. Et que je ne te revoie pas traîner dans les parages, sinon gare au…

Interrompant la phrase, le lourd pas du maître de Kéling résonna dans le couloir.

– Tu pourrais être plus aimable avec le personnel, nous ne t’avons pas élevé de cette façon !

François toisa son père. Cette fois, c’en était trop ! Puisque il en était ainsi, il allait accepter la proposition de Wilkens lequel avait besoin d’un directeur pour son usine. Étonnamment, en entendant prononcer le nom de son principal concurrent, Cornélis ne devint pas cramoisi.

– Je ne crois pas que ce soit utile.

– Au contraire, il me semble que cela devient indispensable! Nous ne pouvons plus ni travailler, ni vivre  ensemble !

Houtman père se servit un verre de genièvre et lui montra la bouteille :

– Tu n’en veux pas ? Trinque avec moi, j’ai une bonne nouvelle. Je te laisse la direction de l’usine ! Je ne conserve que celle de la plantation. Kéling a déjà vingt ans. Une plantation tient au maximum trente ans. Ce sera suffisant pour m’occuper jusqu’à la fin. D’ici là, les hévéas de Bangsri seront largement à maturité et les terres de Kéling seront pour mon fils.

– Lequel ?

– Les papiers te donnant la fabrique sont prêts. Il te suffit d’aller signer à Sémarang chez Deeleman.

– Tu es encore allé chez cette pourriture de notaire !

– Je sais que tu ne l’aimes pas.

– Je déteste ses globes grisâtres, sa face de cochon mâtinée de chien où s’étale son sourire bonasse, soporifique à souhait. Il suppure l’entourloupe. Tu n’as toujours pas compris que ce fourbe s’arrange avec ses confrères sur le dos de ses clients.

– En l’espèce, il n’y a pas de transaction car c’est une donation.

François frappa du plat de sa main sur le piano à queue. Il ne voulait pas d’un cadeau empoisonné, mitonné par son vieux copain Deeleman et ses clercs ! Ce serait à ses conditions.

– Tu as déjà essayé de m’avoir une fois et nous ne multiplierons pas les occasions par deux. J’ai vingt-six ans, je ne suis plus un gamin.

– Ah! Ça oui ! Tu tournes au vieux garçon persécuté!

Persécuté? Son père souhaitait peut-être en reparler. S’il n’en avait jamais dit mot pour préserver sa mère, cela ne signifiait pas pour autant que François n’avait pas compris la manœuvre. Astouti était bien trop sotte pour avoir mis au point toute seule une stratégie pareille. Il avait immédiatement reconnu l’élégant paraphe de Cornélis de Houtman. Sa célèbre efficacité ! François travaillait avec lui depuis quatre ans et l’avait souvent vu à l’œuvre… Son père demeura impassible, comme si ces propos ne le concernaient pas.

– Que veux-tu ?

– A l’usine on fabrique du caoutchouc. Pour qu’il soit de bonne qualité, il faut du bon latex et celui qui arrive en ce moment…

Puisque les pluies matinales étaient en cause, il fallait  donc anticiper le ramassage, mais aussi diminuer les saignées. Le jeune planteur avait interrogé les chefs d’équipe, on en était à cent quatre-vingt-dix par an en demi-spirales et par arbre. De la folie! Koelien surveillait pourtant les contrôles de près, des blessures,  profondeurs, à la pente d’incision, en passant par la propreté du panneau! Tant que les arbres donnaient… Une surexploitation dangereuse. Pour améliorer le rendement, il fallait passer à cent cinquante saignées et à heure fixe. Donc augmenter le personnel.

– Peut-être aussi les encoches.

– Court terme papie ! Tu obtiendras une croissance momentanée et à la longue, tu feras plonger les gains de production.

– Tu dois avoir raison… Nous en reparlons bientôt. Maintenant, je dois m’en aller.

Cornélis s’extirpa du petit sofa fleuri, s’approcha de François et le gratifia d’une grande bourrade amicale à hauteur de l’omoplate.

– Mon fils, tu deviens ce soir seul maître de cette maison ! Celle du domaine de Bangsri est terminée, je pars m’y installer avec Astouti.

La calèche vernissée aux sièges de velours rose comme un fruit de jambosier, roulait déjà depuis deux heures sur petite la route venant de Sourakarta.

– Miep, les folies n’existent plus quand on s’aime. Mes parents ne voulaient pas que j’épouse Stapel, vois vingt-cinq ans plus tard…

– Il n’était pas à demi-pain d’épices.

Qu’importe! Ce n’était qu’inventions humaines. L’amour transcendait toujours ces pitreries. Si Miep l’aimait, s’il l’aimait, rien n’était impossible! Mina renoua la ganse de satin bleu qui attachait les longs cheveux de lin de sa jeune amie.

– Si tu le rencontres, un jour par hasard, cède à la tentation. Elle peut ne pas repasser…

Tant qu’on ne vit pas ce que l’on doit vivre, on l’idéalise et c’est nocif. Rien de pire!

– Tu ne réalises pas ta chance. Pense à Lyah qui ne s’accordera jamais le droit de vivre son amour…

– Son amour?

– Je la pense amoureuse. Un amour impossible… du moins, c’est ce qu’elle doit croire…

– De qui?

– C’est à elle de t’en parler… d’autant plus que je ne sais rien de précis. Il s’agit juste d’une très forte intuition.

Hermina ne disait pas toute la vérité. Étonnamment, Lyah, qui  pourtant lui racontait tout, ne lui en avait jamais parlé. Ce qu’elle avait depuis longtemps subodoré lui avait été confirmé par madame de Houtman. Avant de quitter Java, Victorine lui avait  confié ce qu’elle avait découvert des amours de son fils et de la lettre de Lyah. En femmes avisées, elles en étaient vite parvenues à la conclusion qu’un obstacle s’était mis en travers. La radèn ayou, le boupati, Brapto ? Vito ne lui avait pas dissimulé ses inquiétudes, elle craignait que François ne se marie jamais, que son fils s’obstine à aimer cette jeune femme qui lui échapperait toujours. Aujourd’hui à cause de son père ou d’autres, mais demain pour suivre ses idées.

Le ciel terne revêtait ses couleurs maussades d’avant la pluie. Inquiète, Mina observa les nuages. Sur la gauche, une bâtisse de briques flanquée d’entrepôts s’étirait tout en longueur.

– Heureusement, nous voilà arrivées à Wédimadou. Mon mari m’a dit que c’était la fabrique la plus moderne de la région. L’une des rares à ne pas avoir sombré lors de la crise du sucre. Je suis sûre que tu ne regretteras pas ta visite.

– Au moins, cela adoucira mes idées!

Hermina frappa à une porte où le mot direction s’inscrivait en gros caractères de cuivre. Les voyant entrer, un minuscule Javanais, qui disparaissait presque derrière son haut bureau de bois sombre, se déplia lentement.

– Bienvenue, nyonya Stapel. Nous vous attendions.

– Je vous en remercie.

Que ces dames aient l’extrême obligeance de bien vouloir patienter un peu, monsieur le sous-directeur tenait personellement à leur faire visiter Wédimadou. Le petit Javanais au nez tordu ponctuait chacune de ses phrases de nombreuses courbettes.

Une porte sur le côté de la pièce s’ouvrit sur un homme très grand, fort élégant, dont le visage s’illumina à la vue de Miep. Il se pencha sur la main que Mina lui tendit. Très fraternel, il embrassa la joue dela jeune fille:

– Alors, te revoici Javanaise! Tu aurais quand même pu me le faire savoir…

– Souyanto, j’ignorais où tu étais passé, balbutia Miep.

– Moi, je viens juste d’apprendre que tu étais ici. Heureusement que j’ai croisé François de Houtman à une réunion de l’Avros[2] !

Ses jambes s’étaient soudainement alourdies, son sang martelait ses tempes, sa nuque devenait douloureuse, Miep ne savait plus où elle en était. Sur l’instigation de Lyah, Mina venait de la faire tomber dans un piège qui en fait la ravissait. Madame Stapel arborait un sourire facétieux. Tant bien que mal, Miep tentait de dissimuler son émoi. La trouvant plus diaphane que jamais, Mina  vint à sa rescousse:

– Alors monsieur Raaf, vous nous le montrez ce prodige de sucre?

Des méandres de tuyaux de cuivres et de chaudrons se dégageait une chaleur accablante, presque plus insupportable qu’une jungle épaisse. Hermina Stapel fut stupéfaite par les dimensions de la salle autant que son extrême propreté. C’était absolument gigantesque. Wédimadou traitait  la production de près de cent hectares de cannes à sucre. Raaf semblait très fier des équipements de l’usine, ses magnifiques yeux verts, qui s’étiraient vers les tempes, étincelaient de plaisir.

– Tout marche à la vapeur. Un jour ce sera à l’électricité, mais ce n’est pas encore pour demain. Pourtant, ils en ont à Batavia depuis quatre-vingt-dix. Le temps qu’elle parcoure  les cinq cents piliers qui nous en séparent…

Le sous directeur de Wédimadou désignait d’immenses chaudrons, dont il commentait longuement mécanisme et  composition. Le cœur en feu, Miep n’écoutait presque rien, ne remarquait pas grand chose… peu lui importait la fabrication du sucre, Souyanto était auprès d’elle! Mina s’étonna du petit nombre d’ouvriers.

– Il nous suffit de quelques contremaîtres et de coolies pour la manutention. C’est une usine moderne, comme bientôt, elles le seront toutes! Dans l’avenir, les machines remplaceront les hommes.

– Croyez-vous que se soit vraiment synonyme de progrès?

Un homme seulement vêtu d’un vieux sarong ouvrit une vanne, laissant le jus de canne s’écouler dans de petits chariots métalliques qui couraient sur des rails jusqu’à une plate-forme où, il se déversait dans de larges cuvettes. Souyanto leur montra une énorme cuve qui tournait si vite qu’on la distinguait à peine.

– Dès que le liquide est froid, il vient ici se faire filtrer. Il suffit alors d’un quart d’heure pour obtenir du sucre car nous accélérons le processus de dessiccation en  chauffant par-dessous.

Madame Stapel se tamponna le front de son grand mouchoir brodé, roulé en boule.

– C’est une extraordinaire fournaise, j’espère que l’enfer lui ressemble. Je suis si gourmande que pour me consoler, il me faudra au moins autant de sucre…

Confiant à Raaf le soin de ramener Miep chez les Hasselt, Hermina avait dû repartir pour la Résidence de Yogyakarta. Dans une  véranda vitrée derrière les bureaux,  les deux jeunes gens bavardaient de choses et d’autres. Très pâle, défaite, Miep n’avait vraiment pas l’air bien. C’était toujours ainsi avant l’orage… Souyanto lui tendit une assiette de tranches de pain d’épices de Bréda pour accompagner son thé.

– Comment va radèn adjeng Lyah? C’est ta grande amie, je crois.

– Tu la connais ?

– Qui n’a entendu parler de la seconde fille de Sasraningrat ! Je l’ai rencontrée une fois, c’était encore une petite fille. Je me souviens d’une enfant remarquablement intelligente. Poursuit-elle toujours ses projets d’émancipation ?

Plus que jamais ! Raaf leva les yeux au ciel. Utopie ! Radèn adjeng Lyah n’avait qu’à faire des études si elle en avait envie, mais de là à envoyer toutes les Javanaises à l’école… La plupart en était incapable. Il fallait laisser les gens évoluer à leur rythme. Le peuple n’était pas encore mûr pour cela. Utopie totale que d’envisager que le bien-être occidental puisse s’appliquer aux orientaux. En attendant, la fille du boupati de Tayou se faisait passablement remarquer, ce qui pour une priyayi manquait pour le moins de discrétion. Un sourire narquois frôla les lèvres de Miep. Lequel s’exprimait ? Le demi-albinos ou le demi-Javanais ?

– Moi, je suis un liplap !

– Lyah ouvre la voie pour ouvrir les yeux. Elle tente de dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas. Ce qui en Europe est maintenant presque facile, mais pour une Javanaise est très courageux !

– Tu trouves les Javanaises lâches ?

– Elles sont  broyées! On ne leur apprend qu’à se taire, à se courber et à subir ! Il faut une volonté et une force exemplaires pour réagir comme Lyah. Et je considère qu’elle se comporte tout de même avec beaucoup de retenue.

– Son bonheur, sa respectabilité… Elle a tout  à y perdre.

– Lyah ne s’intéresse pas à elle, mais aux autres. Peu lui importe sa vie ! Elle est prête à tout sacrifier !

Souyanto eut un petit rire malicieux: la voie du sage est dans l’action généreuse avait dit Lao-Tseu. Il la pensait en fait très opportuniste. Selon lui, elle préparait une carrière d’écrivain à la Multatuli. Elle aurait un succès fou avec ces excités du courant Éthique. D’autant plus grand, qu’elle était une femme et Javanaise de surcroît! Son père avait tort de la laisser faire. Mais le boupati était tellement admiratif de sa jolie petite fille…

Comment Souyanto savait-il autant de choses sur son amie ? Les langues babillaient et  Houtman lui avait tout raconté. Tout ? Miep rougit jusqu’à la racine de ses cheveux de lin.

– Il y a des secrets entre François et toi ? Tu sembles gênée.

– Non, j’ai très chaud.

Immédiatement, la jeune fille ouvrit son petit éventail de dentelles de santal pour confirmer la véracité de ses propos.

– Ne raconte pas d’histoire à ton grand frère !

– Houtman est un ami d’enfance de mes frères, comme toi. Me sachant de retour il m’a invitée, je le  vois de temps à autre. C’est tout.

– Cachottière! Je devine pour quoi, ou plutôt pour qui, tu es revenue à Java. A quand le mariage ?

Cette fois, Miep eut la force de soutenir ce regard de jade qu’elle fuyait depuis quelques minutes. Quel mariage ? Souyanto lui prit affectueusement la main avec un sourire entendu. Si elle préférait se taire… Que Miep sache pourtant que cette union lui faisait plaisir. Certes, il le trouvait un peu trop proche du courant Éthique et des idées fumeuses de van Deventer, ce sémillant avocat de Sémarang reconverti en politique. Toutefois, Houtman était quelqu’un de très bien. Souyanto avait vraiment beaucoup d’estime pour lui.

– Tu lui diras que je le félicite ! Mieux, que j’envie son choix ! Il aura une ravissante épouse qui joue si bien au lapin avec son nez.

Ce mariage lui faisait plaisir… Les yeux secs et douloureux, les ongles enfoncés dans ses paumes moites, Miep s’efforça de sourire, incapable de répondre quoi que ce soit.

– Toutefois… Tant que tu es encore libre, tu me dois quelque chose. Ne joue pas en plus les naïves. Ah ! Maintenant, je comprends mieux pourquoi tu m’avais caché ton retour. Tu avais peur… Tu te souviens du jour où tu avais parié que ton frère échouerait à son examen ?

– J’ai perdu… et je te dois le Mérapi.

– Sans vous, j’aurais du mal, beaucoup de mal, chuchota Lyah à l’oreille de Mina.

Les trois sœurs pleuraient à chaudes larmes derrière leur mouchoir grand comme des serviettes. Lyah n’avait plus fermé l’œil depuis trois jours. Cette mutation précipitée du docteur Stapel à Malang était une catastrophe. Bien qu’heureuse de la promotion de son époux, Mina avait le cœur déchiré de laisser sa Lyah. Leurs innombrables meubles étaient partis dans la journée. Et comme promis, ils passaient leur dernière nuit au kaboupaten.

Après un dîner amical avec le boupati, la radèn Ayou et leurs enfants, tous s’étaient retrouvés sur la terrasse pour savourer la fraîcheur de la soirée. S’ils dissimulaient soigneusement sa peine derrière des sourires, Sasraningrat était aussi très affligé de voir s’éloigner un grand ami. De la même génération, les deux quadragénaires avaient toujours éprouvé une profonde estime réciproque, entretenant des rapports amicaux dont toute hiérarchie était exclue. Le boupati était particulièrement silencieux. Très paternel, Stapel passa un bras autour des épaules de Lyah:

– Il te faut tenir le coup, continuer à écrire. Ne fais surtout pas comme mon ami Eugène Dubois!

– Ah! Le monsieur qui a trouvé un très vieux crâne de singe près de Yogyakarta.

– Ce n’est pas exactement cela, Rosny. Eugène s’est engagé comme médecin dans l’administration hollandaise pour suivre sa passion.

– Une jolie femme… chuchota  Soun.

– Plus perfide encore… Une idée!

Stapel s’assit, ôta ses lunettes.

– Acquis aux idées de Darwin, il était persuadé qu’il existait un chaînon manquant entre le singe et l’homme. Eugène vint donc à Java certain d’y trouver ce lointain ancêtre car aux Indes néerlandaises vivait un de nos très proche cousin: l’orang houtan[3].

– J’aurais dû y penser, excepté la couleur de ses poils de tête, Lyah leur ressemble beaucoup, chuchota Soun.

Posant une main sur sa  bouche, Lyah bâillonna sa soeur.

– Tais-toi le wawa, je veux entendre la suite des aventures.

– A Trinil, près de Sourakarta, il fouilla les berges de la rivière Solo. Eugène avait remarqué qu’elle découpait des couches d’alluvions très anciennes, dans lesquelles gisaient d’autres ossements d’animaux disparus. Et un jour, Dubois trouva enfin le crâne et le fémur de son chaînon manquant.  Il leur donna le nom de Pithécanthrope, du grec homme-singe, auquel il adjoint Erectus car, après examen du fémur, il avait conclu à la bipédie.

Un homme-singe qui circulait debout… Rosny roulait des yeux gourmands, elle se voyait déjà en train de le photographier.

– Il y a donc maintenant, à peu près quatre ans, Eugène a publié les résultats de ses recherches et tous les savants l’ont tourné en ridicule, disant qu’il s’agissait en fait d’un gibbon géant. Sûr de sa découverte, il a enfermé les ossements et ne veut plus en parler. Il s’est aigri et replié sur lui même.

Rosny bondit sur sa chaise. La radèn ayou lui lança un regard courroucé qui ne la calma pas pour autant. Elle était certaine qu’il avait raison! Le docteur Dubois avait probablement trouvé un ancêtre de l’homme ! Plus ancien que l’homme de Néandertha l! Dans quelques années, cet homme de Java serait célèbre !

Très triste, Sasraningrat s’exprima pour la première fois depuis une heure, il tourna un visage grave vers Lyah.

– Je te l’ai souvent dit, tous les débuts sont difficiles. Un pionnier n’est jamais heureux. Sa route est pavée de déceptions et désarrois.

– Votre fille s’est engagée sur un chemin de ronces, d’ornières, de pierres glissantes. Nul ne l’a défriché puisqu’il est encore vierge. Quand nous empruntons aujourd’hui la grande route de Daendels, c’est facile… mais si nous évoquons la mémoire de ceux qui l’ont tracée, débroussaillée, construite…

– Ce n’était et ne sera que souffrances… Quels avantages en tireras-tu ? Seras-tu vraiment heureuse ?

Même si elle échouait, brisée à mi-parcours, elle  mourrait très contente. Elle aurait au moins ouvert la voie pour que d’autres jeunes filles décident seules de leur vie et respirent un jour le parfum de la liberté. Housniah hocha la tête, jusqu’à présent aucune femme de la famille n’y avait songé…

– Mère, il faut toujours une exception. L’émancipation est dans l’air. Elle est inéluctable et elle arrivera. Si ce n’est pas par nous, ce sera par d’autres.

Il était déjà neuf heure du soir quand chacun se retira. D’ailleurs, les plus jeunes ne parvenaient plus à dissimuler certains bâillements. Même les petits lézards, fatigués de se poursuivre sur les murs avaient disparu. Seules veillaient encore Mina et Lyah, décidées à profiter jusqu’au bout de leurs dernières heures ensemble. Elles bavardaient  dans la roseraie, devant la chambre des trois sœurs. Enroulée dans un batik couleur d’océan, recroquevillée contre Hermina, Lyah ne lâchait pas sa main. Le prochain siècle allait fort mal débuter et ce départ n’en était qu’un signe supplémentaire. Au contraire, le vingtième siècle allait lui apporter de belles surprises. Certes,une profusion de progrès techniques, mais pour les demoiselles pain d’épices… Et puis, sans Mina, rien ne serait plus jamais pareil. Un peu de patience! Que ratou pain d’épices lui laisse le temps d’installer la maison et la Triade viendrait à Malang. Lyah fit une moue de petite fille renfrognée. Mina lui écrirait-elle?  Tellement, qu’elle ne trouverait plus dix minutes pour lui répondre. Madame Stapel  pinça la joue d’ambre.

– Jamais plus, je n’aimerai quelqu’un d’autre ! Cela fait trop de mal lorsque la vie l’arrache à vous. Aimer est une prison de feu.

– Je ne meurs pas, Lyah, je déménage. Je te promets que nous nous retrouverons très bientôt.

La jeune fille agita un index menaçant à l’extrême lui rappelant ce qui advenait quand une promesse n’était pas respectée. Un premier serpent venait vous rappeler à l’ordre et si vous ne vous exécutiez pas, alors arrivait un second serpent, énorme, venimeux, féroce, qui piquait et  tuait… Lyah riait entre ses larmes.

– Vous êtes le miel qui a toujours adouci tant de plaies. Jamais, je n’oublierai que sans vous, la Triade serait encore encagée dans ce kaboupaten!

– Tu es injuste, tu oublies François. Mais avant tout ta ténacité, celle qui a servi et sert toujours à convaincre ton père de la pertinence  de tes projets.

Autant demander des cornes à un cheval ! Leur père ne les laisserait jamais partir. Surtout Houniahh et Brapto, ils y étaient résolument hostiles et ne désespéraient pas de les remettre sur ce qu’ils estimaient être le droit chemin. C’est ainsi que rien n’avançait! Et encore à cause des autres ! Toujours les autres. Il fallait taire ses ambitions, les chuchoter… vivre sous le despotisme du qu’en dira-t-on et de l’adat ! Subir cette société où l’individu ne comptait pas.

– La marge de manœuvre du boupati est très réduite. Il fait ce qu’il peut pour t’aider, il t’adore. C’est un homme déchiré entre son amour pour toi et votre milieu. Tous les yeux sont braqués sur vous… et  tu ne modifieras pas cette situation d’un coup de baguette magique.

– C’est bien dommage que cela ne se passe pas comme dans vos contes.

– Tu ne dois plus les aimer autant, ce sont toujours des histoires d’amour. Et comme tu confonds passion et prison.

– Car je suis toujours en prison.

– Tu dois vivre ce que tu as à vivre. Tu peux toujours essayer de contourner ton destin…

– Je cours vite.

– Habitué aux grands espaces, je crains que ses enjambées soient plus rapides que les tiennes.

– Certainement, mais il ne pourra jamais effacer le passé.

– Qui sait…  Regarde Lyah, Widjaya Koussouma vient de fleurir.

– Elle est en retard pour m’annoncer votre départ.

– Et si elle annonçait une arrivée ?

Lyah  quitta la maison de  Kartika pleinement rassurée. Grande Sœur  allait vraiment mieux depuis une semaine. La voir ainsi glisser dans un état de profonde faiblesse, que même le remplaçant du docteur Stapel ne comprenait pas, l’avait particulièrement inquiétée. Le jeune médecin évoquait des accès de mélancolie consécutifs à des songes tourmentés, voire des problèmes remontant à l’enfance. Souvent, il se référait aux travaux de l’un de ses confrères autrichien, un certain Freud, lequel aurait étudié l’interprétation des rêves et une maladie féminine appelée hystérie… mais la jeune fille, pas davantage que ses sœurs ou Sri, n’était parvenue à se pénétrer de la pertinence de ces conclusions. Si le diagnostic du médecin n’était pas exact, il frôlait toutefois une partie de la vérité. Effectivement, quelque chose empoisonnait sa vie. Ce n’était ni une peur, ni  un souvenir. Il s’agissait de quelque chose de plus tangible et Kartika venait d’en apprendre le nom. En l’occurrence, la visite de Housniah tombait à point nommé.

– Ah cette enfant! Elle nous fera faire bien du souci, soupira la radèn ayou en regardant s’éloigner Lyah à travers la moustiquaire de la fenêtre.

Kartika repiqua un hibiscus rouge dans ses cheveux tirés, caressa d’une main distraite l’écharpe de dentelle qui couvrait son épaule.

– Elle est seulement avide de connaissances et de modernité.

– Tout cela n’est que prétexte pour se faire bien voir des Hollandais, afin qu’ils fassent pression sur le boupati pour obtenir davantage de liberté ! Sa soif de savoir disparaira dès qu’elle pourra de nouveau batifoler avec ce jeune albinos.

– Qu’insinuez-vous?

Un sourire ironique s’empara des lèvres fines de la radèn ayou.

– Que vos yeux s’ouvrent et se portent vers Kéling. Si vous ne me croyez pas, demandez à Brapto. Heureusement, qu’il est intervenu ! Un petit métis au Kaboupaten…

– Vous êtes la méchanceté incarnée, Housniah.

– Votre faiblesse vous égare. Vous devez être encore bien fatiguée, ma très chère sœur, mais qu’il est agréable de vous voir recouvrir un peu d’énergie.

Repliant ses jambes latéralement, la sélir  lui décocha un regard haineux .

– Hélas, mon âme ne s’est pas envolée.

– Allah nous a épargné ce grand malheur.

– Qui aurait fait votre bonheur.

Housniah était bien plus surprise que choquée par le ton de Kartika. En vingt ans, malgré leurs différents, jamais elle n’avait osé lui parler ainsi.

– Je sais tout ! Et je vais beaucoup mieux depuis que l’on m’a soufflé de renvoyer la petite servante que vous m’aviez recommandée. Je sais désormais pourquoi vous ne me laissiez jamais libre de choisir mes domestiques et m’imposiez les vôtres.

– Vous êtes si naïve que je préfère engager des femmes qui n’abuseront pas de votre belle âme, ma très chère sœur.

– Il suffit, radèn ayou, il suffit ! Certes je ne suis pas née au Kraton de Sourakarta, je ne suis pas la petite fille d’un sounan. Je n’ai pas votre allure élégante, je ne sais ni lire ni écrire mais il m’arrive parfois de penser mieux qu’une papaye. Ah ! Il m’a fallu du temps pour admettre que c’était vous l’instigatrice de tous les maux de cette maison.

Une colère terrible enflamma ce visage toujours serein, lisse comme une feuille de lotus. Les maladies de Widodo, les deux bébés nés bien portants et perdus après lui… ce long accès de faiblesse duquel elle sortait à peine…

– C’est votre œuvre, Housniah. Vous avez frôlé le chef d’œuvre. Un bel enterrement et vos larmes par dessus… pour rester la seule ! Vous n’acceptez pas la polygamie ! Vous parlez d’adat à nos filles pour vous en débarrasser. Boupati m’aime et vous ne le supportez pas !

– Disons qu’il assume son erreur de jeunesse.

– Bien que vous m’imposiez une vie dans les dépendances, Sasraningrat vient m’y rejoindre. Votre taille est toujours fine car dans votre ventre sec n’ont pu méditer que trois enfants. Mon ventre généreux en a abrité dix. En même nombre que les pétales d’une mélati, j’ai offert six fils à Sasraningrat. Et vous en avez fait assassiner deux par des esprits malfaisants qui se sont emparés de leur souffle de vie, sans enrichir votre cœur.

Les mains de Kartika voltigèrent comme des oiseaux menaçants. Sasraningrat le saurait. Il prononcerait le talik par trois fois et Housniah serait répudiée. Souriant dédaigneusement par dessus son épaule, la radèn ayou leva les yeux au ciel: il ne la  croirait jamais.

– Admettons. Mais il croira certains témoignages de gens directement impliqués dans vos sordides agissements. De gens que vous dégoûtez tellement qu’ils sont venus m’avertir de me débarrasser de Pani, votre dernière recrue, qui chaque jour m’empoisonnait un peu plus en préparant mon thé. J’ai toujours conservé la mèche de cheveux que vous aviez faite couper par Astouti…

Ses narines se pincèrent, Housniah frémit de rage, on ne s’attaquait pas impunément à la radèn ayou, bien que devenue l’épouse du plus grand planteur de la région, comme Siska, cette petite vermine d’Astouti elle aussi allait apprendre le silence…

La Reine de la Nuit avait rappelé ses étoiles. Les porteurs éteignaient leurs  torches. Timide, le jour s’annonçait. Au-dessus de cet univers tragique de cendres et de pierres, planait un silence macabre. Partis de Sélo, l’avant-dernier village à flanc de montagne, vers trois heures du matin, ils venaient à peine d’atteindre le sommet du volcan.

Contrastant avec ce paysage sinistre, malgré la fatigue, elle était radieuse, ravissante de bonheur. Auprès de l’homme qu’elle aimait, elle s’épanouissait d’heure en heure. Pour affronter le Mérapi, Miep portait  un pantalon chinois de satin bleuté et une courte tunique assortie, ses longs cheveux blond descendaient en deux tresses jusqu’à la taille. Elle frotta vigoureusement ses bras.

– Au moins ici, il fait chaud.

– Parce que mademoiselle van Berg  avait froid? Je t’ai proposé ma veste.

– Et après, je t’aurais retrouvé transformé en iceberg! Les albinos résistent bien mieux au froid que les pains d’épices, rétorqua Miep en faisant son nez de petit lapin.

Souyanto se rapprocha d’elle, attira sa tête contre sa poitrine. Qu’elle écoute  son cœur et elle entendrait bouillir du sang albinos. Rose d’émotion, la jeune fille répondit qu’elle n’entendait que du gamelan. Troublés par ce sentiment  jamais avoué, ils restèrent ainsi de longues secondes, sans dire un mot…

Comme à chaque étape de l’ascension, les porteurs faisaient à nouveau brûler de l’encens pour apaiser les génies du Mérapi que cette intrusion importunait. D’autres, un kris à la main, égorgeaient des poulets qu’ils livraient à leurs appétits avec de grosses poignées de riz cru. Énorme, effroyable, l’abîme s’ouvrait, libérant des fumerolles. Ramassant un gros bloc de pierre, Raaf le jeta dans le cratère.

– Tu es inconscient! Les habitants du volcan vont se venger.

– Et te tirer par les pieds! Tu t’offrirais une inoubliable  descente de plus d’un pilier et demi.

– C’est pour toi qu’elle serait inoubliable, moi… j’irais au Paradis.

Miep lança un bouquet de fleurs et de branchages dans le  Mérapi.

– J’espère que ses divinités aiment le mimosa, il n’y avait pas grand-chose sur la route. J’aurais préféré leur offrir des mélatis.

– Pourquoi des mélatis?

– Ce sont mes fleurs préférées.

Les porteurs leur tendaient des bouteilles d’eau.

– Voilà une bonne idée! s’exclama Souyanto.

– C’est vrai que les sources dans les parages… En venant, je m’attendais à traverser une énorme forêt.

–  Avant, il y en avait une, mais ils ont tout coupé. Et maintenant, cette zone est incluse dans le plan de reboisement. Il était temps que le gouvernement s’en préoccupe.

Mordillant ses lèvres, Miep n’avait pas l’air très rassuré. Souyanto caressa doucement sa joue. Le Mérapi ne s’énervait que tous les huit ou neuf ans. Ses éruptions étaient bien moins redoutables que les tremblements de terre qu’il provoquait. La dernière avait quatre ans. En général, les volcans étaient polis et prévenaient. Le Krakatau, à l’ouest de Java, s’était ainsi manifesté en mai pour exploser en août.

La longue étole  pourpre qui barrait le ciel à l’est se teinta de  jaune, enfin Mata hari apparut dans toute sa gloire. A moins d’un pilier au-dessous, un cône arrondie dominait une mousseline de nuages. Mains en avant, Raaf fit mine de la pousser dans le cratère.

– Tu comptes me sacrifier au Mérapi?

– Certainement pas! Ce volcan est un vieil ennemi à moi. J’ai dû trop souvent subir ses pentes crevassées à coups de pied dans l’arrière-train. Curieusement, j’ai fini par l’aimer, surtout pour les souvenirs qui y sont attachés.

– C’est normal à ton âge, on vit dans le passé.

Une lueur de malice pétilla sur le visage de Souyanto. Il allait  la vendre au boupati  de Houtman. Il paraît qu’il appréciait les joies du harem…

– Tu n’es qu’une mauvaise langue! Il vit seulement avec une ancienne domestique du Kaboupaten. Très jolie, très jeune, qui le ruine en bijoux.

La main de Souyanto glissa délicate sur le haut de son dos, lui arrachant un léger frémissement. Raaf attrapa le menton de Miep, la forçant à le regarder.

– Dis-moi, tu es bien au courant…

– Tu ne vas pas recommencer !

– Je sais, François de Houtman est juste un ami.

– Un ami charmant, qui de surcroît est amoureux d’une autre.

Cendres, ponces et gravillons… après deux heures de marche sur des pentes raides où ils risquaient de trébucher à chaque pas, les jeunes gens s’étaient arrêtés pour se désaltérer à Pélambang, le premier village à la naissance du Mérapi. Levant les yeux, il lui parut impossible d’avoir grimpé jusqu’à cette cime abrupte… Si pour lui prouver son courage, Miep n’avait marqué aucun temps d’arrêt, elle fut soulagée par cette pause.

Quand ils avaient repris leur chemin, le vent s’était levé. Les longs fils des tchémaras s’ébouriffaient dans un harmonieux murmure. Bientôt, la pluie crépita, immédiatement suivies de trombes d’eau, qui ne cessèrent jusqu’à la maison de Sélo.

Drapée jusque sous les bras dans un sarong de Souyanto, Miep observait le feu que le gardien venait d’allumer.

– C’est amusant une cheminée en plein Java.

– Indispensable. Le matin, il fait  parfois seize degrés… Et seize degrés ici, ce n’est pas comme en Europe. Ça va, tu es mieux?

– J’étais surtout très mal dans ces vêtements trempés.

– Alors, comment trouves-tu mon relais de campagne? C’est papie qui l’avait fait construire pour maman. Elle nous y attendait pendant que nous allions surveiller le Mérapi.

Miep jeta un regard circulaire sur  les curieux meubles de gros bambous. En arrivant pendant la nuit, elle n’avait rien vu de ce décor rustique javanais. La jeune fille s’étira. Ses bras, ses épaules, son visage se tendaient vers les flammes  cuivrées. Le regard vert de Souyanto avait du mal à se détacher de Miep. Tout d’abord diffuse, l’émotion s’installa…  D’une énorme corbeille ovale remplie de fleurs de jasmin et de bâtons de cannelle se dégageait un étrange parfum. Buvant son thé à petites gorgées, Miep n’entendait plus les questions de Raaf, elle  répondait par monosyllabes au son de sa voix. Tête inclinée, elle suivait la danse des flammes. Il s’assit à côté d’elle sur le lit recouvert de coussins bariolés qui faisait office de canapé, sa joue frôla les longs cheveux mouillés. Souyanto la pressa contre lui, il ne voulait pas qu’elle reparte à Sourakarta, il la gardait avec lui…

Ses lèvres se posèrent sur le front pâle pour doucement glisser sur les yeux, le cou, jusqu’à la bouche de Miep. Les paupières closes, elle se laissa aller contre lui.

– Je t’aime Souyanto, je t’aime, je t’aime…

– J’ai vraiment crû que tu allais épouser François de Houtman. J’en étais malade.

– Quelle idée…

– Tout est contre nous et je ne veux pas t’entraîner dans une telle histoire.

– Les autres, le qu’en dira-t-on, leur rejet, leur mépris pour les peaux brunes… je m’en moque! Je veux être ta femme Souyanto, je n’ai peur ni de l’avenir, ni des autres! Rien ne me séparera de toi.

– Ma radèn ayou… Qui pourra désormais lutter contre nous, si je me sais aimé de toi ?

Leurs mains se croisaient, s’égaraient… Un émoi inconnu affolait leurs corps amoureux, un merveilleux désordre… Dans leurs étreintes, le sarong de Miep avait glissé, elle essaya de le rattraper. D’un bras, Souyanto immobilisa ses mains, faisant pleuvoir sur ses seins ronds des mélatis plus blanches que sa peau de lait…

Cornélis déposa un baiser sur les lèvres d’Astouti en caressant son ventre rebondi.

– Comment te sens-tu, tu n’es pas trop fatiguée?

Pour toute réponse, la jeune femme fit glisser ses petits doigts sur ses cinq rangs de perles  et se cala dans la chaise longue de bambou au dossier canné.

– François n’est pas encore arrivé?

– Pourquoi il vient?

– Juste, pour m’apporter quelques papiers.

La mine boudeuse, elle souffla en suivant des yeux un troupeau de nuages cotonneux qui filaient vers le nord. Cornélis la rassura. En sept lunes, son fils s’était  habitué à l’idée de leur mariage. Astouti ne voulait absolument pas qu’il s’aperçoive qu’elle était enceinte. Cependant, François le savait déjà, de Bangsri à Kéling, le secret n’existait pas. Les ragots roulaient plus vite que les attelages! De toute façon, son fils se moquait totalement de ce qui se passait ici. Seuls comptaient  son travail  et ses recherches. On ne lui  connaissait qu’un seul amour: les hévéas!

Le regard très espiègle, la jeune femme arrondit sa jolie bouche.

– Moi, je sais ce qui arrive dans sa maison. Il paraît qu’il est très en colère quand une des  filles qui travaillent à Kéling  essaye d’aller dans son lit le soir…

– Elles devraient se parfumer aux fleurs d’hévéas.

Cornélis saisit Astouti par ses hanches épanouies et l’assit sur ses genoux.

– Il ignore ce qui est bon… chuchota Houtman en glissant sa main dans l’échancrure du  kébaya safran.

– Je sais pourquoi il veut pas de femme ! Il aime quelqu’un ! Un amour défendu par le boupati et la radèn ayou.

– La petite princesse progressiste! J’aurais dû m’en douter !

– Elle est si jolie, si gentille, pas comme la radèn ayou Housniah. Celle-là je la déteste. Y a pas longtemps, elle encore fait du mal à Kartika et cette fois j’y suis allée, je lui ai tout tout raconté. Et Kartika est plus malade.

Ses petites narines froncées, la jeune femme humait l’air et agitait sa tête dans toutes les directions. Que faisait-elle ? Elle jouait au chiot ? Astouti cherchait un animal caché derrière les buissons. Curieuse façon de le débusquer! Il y avait longtemps que le secteur était débarrassé des tigres et rhinocéros. Un serpent, c’était encore possible. Cornélis devait la croire: deux yeux de braise les fixaient, ceux d’un hantou. Elle voulut rentrer dans la maison. Hourtman s’énerva un peu. Il fallait enfin qu’elle cesse de voir des fantômes partout! Cela n’existait pas. Pour une fois qu’il revenait suffisamment tôt pour profiter de son jardin avant la nuit… La tête dans les épaules, le dos rond, tremblante de peur, Astouti se blottit contre sa poitrine.

– Tu ne risques rien. Ne t’ai-je pas toujours protégée de tout et tout le monde ? J’ai fait de toi la radèn ayou de Bangsri. Il n’y a pas plus belle maison à cinq cents piliers à la ronde. Tu as des bijoux et des domestiques à ne plus savoir qu’en faire et bientôt, tu mettras au monde un superbe bébé, un bébé du vingtième siècle !

– Je  me sens pas bien. Je suis sûre, y a un animal dans le coin.

Agacé, Houtman jeta son India Rubber Journal sur l’herbe, déplia sa grande carcasse et se leva. Il fit le tour de cette portion du jardin, écartant par endroit les branches courtes des arbustes taillées en gradins. Rien, il n’y avait rien, exceptées quelques araignées et autres bestioles du même acabit ! Cornélis se pencha amoureusement vers elle, repoussa de sa grande main  carrée les mèches folles qui barraient son front:

– Vraiment rien, petite fille. C’est la perspective de l’arrivée de François qui te met dans cet état ? Tu es très nerveuse en ce moment, mais  c’est…

Soudain, une ombre bondit des fougères géantes. D’abord, il chancela un instant,  puis comme une masse, Cornélis Houtman s’écroula sur le sol, face contre terre, un kris planté dans le dos. Djatmiko était déjà au-dessus de lui, tous les muscles de son torse nu et luisant bandés, levant un énorme bloc de pierre.

Astouti hurla et se rua sur son ancien époux. Lâchant la pierre sombre qui rebondit avec un bruit mou sur le corps à terre, d’un revers de la main, il envoya la jeune femme rouler à plusieurs mètres. Il semblait possédé d’une force surhumaine. Djatmiko arracha l’arme sanglante du dos de Cornélis, le faciès gris, les yeux injectés de sang. Affalée sur le sol, paralysée d’épouvante, Astouti le fixait comme fascinée. Elle ne fit pas un geste quand il bondit sur elle l’arme levée, luisante du sang de  son mari.

– La voix du kaboupaten m’a chargé d’exterminer les tigres-garous et je vous chasserai jusqu’au dernier! éructa-t-il d’une voix rauque qui n’était plus la sienne.

Djatmiko empoigna la jeune femme par les cheveux, la força à lui faire face, tordit la lourde tresse et la coupa au ras de la nuque. Puis la tenant par son collier, comme on tient un chien féroce au plus serré, il lui planta violemment plusieurs fois la longue lame sinueuse à hauteur du cœur.

– Tu ne mettras pas bas un autre tigre-garou, femelle en putréfaction.

D’un geste sauvage, il arracha son collier provoquant un ruissellement de perles. Alors, le kris mortel s’éleva, frappa encore et encore. Djatmiko s’acharnait sur le ventre d’Astouti, qui venait de rendre l’âme dans un dernier gémissement.

Poursuivant une grande libellule bleutée, Adriaan déboucha dans le jardin une badine à la main. Quand ses petits pieds nus rencontrèrent un sol humide, son regard d’enfant s’immobilisa sur la mare de sang où baignait sa maman. De nouveau embusqué derrière un muret, Djatmiko l’aperçut et se rua sur lui, kris levé.

– Je vais te faire la peau, comme tes parents ont tué ma mère pour mieux forniquer ensemble ! La voix du kaboupaten m’a tout révélé !

Rien ne semblait pouvoir arrêter ce déchaînement de mort ! Il fut si prompt qu’Adriaan ne put esquisser un geste. François jaillit devant lui et d’un coup de pied sous l’aisselle, bloqua l’attaque. Djatmiko s’accroupit, bondit sur lui, déchaînant une grêle de coups de pieds, coups de poings droits que le jeune homme parait sèchement, haletant sous leur rapidité et leur violence. Djatmiko se fendit d’un coup de pied vers la poitrine… Houtman s’effaça, faucha sa jambe et roula sur lui comptant sur son poids.

– Enfants de chien, vous pensiez m’avoir avec vos florins ! Mais la voix du kaboupaten me protège !

Le jeune homme cherchait maintenant à le désarmer, coincé au sol sous sa masse, sans pouvoir cependant réussir à maîtriser le corps brun et sec, couvert de sueur, dont tous les muscles contractés traduisaient la violence.

– Pars Adriaan, sauve-toi ! criait-il entre deux prises qu’il tentait.

Les jambes maculées de sang, le petit garçon trébucha sur la tresse de sa mère, la caressa un instant puis ramassa quelques perles avant de détaler à toute vitesse… Malgré sa vigueur et ses vingt centimètres supplémentaires, le jeune planteur fut rejeté sur la terre. Djatmiko semblait animé d’une force surnaturelle.

– Toi aussi tigre-garou, je te ferai crever ! cracha-t-il, récupérant son kris.

Djatmiko, le regard vide, ne percevait plus le danger… il avait changé d’état, franchi les limites de la peur et de la mort. François comprit que l’adversaire n’était plus maîtrisable.

Amouk ! Amouk ! Amouuuuuuu ! Son hurlement déchira la nuit. Appel ou alerte, ce cri rarement jeté, lui sauva la vie. Djatmiko terrifiant à regarder, sembla tétanisé et plongea dans les buissons où, il s’évanouit comme un démon malfaisant…

En quelques minutes, tous les tongtongs, les tambours des kampoungs alentours se transmirent la nouvelle. Amouk ! Amouk ! Amouk ! Ce cri franchissait les palissades, se propageait à travers les rizières, s’infiltrait dans les maisons. Subitement, les villages autour de Bangsri furent pris d’une frénésie inconnue, agitation désordonnée qui s’amplifiait au rythme des tongtongs. Les gens se précipitaient en tous sens, des femmes pleuraient, des bambins hurlaient. Un homme amouk rôdait sur la plantation… Tout lui était proie, tout pouvait devenir sa victime… Les mères ramassaient les enfants, s’enfermaient chez elles, vite rejointes par leurs maris et les vieillards.

Plusieurs centaines d’ouvriers, les plus jeunes, les plus forts, s’étaient rassemblés près de la grande maison blanche de leur patron. Énergiques, les chefs d’équipe organisaient la battue. D’après ce que touan François leur avait dit, Djatmiko n’avait pu quitter la plantation. Il devait être dans les parcelles vingt à cent. Certains allaient entourer Bangsri et d’autres remonter vers l’est. Ils ne pouvaient pas  le rater.

– Un amouk a mille ruses.

– C’est pire qu’un tigre.

– Il ne marche, pas il vole.

– Nous l’aurons.

– Qui mieux que nous connaît la plantation !

– Prenez le vivan t! ordonna Jan Koelien.

Armés de lances, de fourches, de gouges, de bâtons, de kris, de sabres… de toutes les armes de fortune récupérées sur leur passage, reconstituant leurs équipes de travail, les coolies se séparèrent en une cinquantaine de groupes. Dans la nuit d’encre, à travers les allées d’hévéas en fleurs au parfum délicieux, commença alors la chasse de cet homme devenu bête.

Branche cassée, trace de pas… nez au sol, depuis trois heures, des centaines d’hommes traquaient les indices de son passage. Dans une sous-parcelle, des tasses qui servaient à recueillir le latex gisaient à terre, brisées. L’amouk était passé par là ! L’équipe qui venait de le découvrir s’engagea dans une allée plus à gauche. Une ombre courrait. C’était lui !

Pris en étau, Djatmiko fut rattrapé par deux équipes près de la parcelle vingt-six. Dans sa soif de sang, il venait de se jeter sur deux ouvriers qu’il blessa mortellement.

– Prenez le vivant! avaient répété les chefs d’équipe.

Mais en dépit des ordres du boupati jamais, on ne rendait les amouks à la police…

Ils arrivaient à hauteur de ce que Cornélis de Houtman appelait la nouvelle cathédrale, un immense waringin qui comme celui de Kéling s’étendait sur plusieurs centaines de mètres.

Ce ne fut que hurlements ! Décuplant la fureur de ses poursuivants, l’amouk venait de planter son kris dans l’arbre sacré que tous vénéraient, auquel jamais personne ne touchait, redoutant  de déchaîner les esprits qui l’habitaient.

A dix, ils le repoussèrent contre un autre arbre avec une fourche de bois garnie de longues épines qui pénétrèrent sa chair, le forçant à l’immobilité.

– Dites à radèn ayou Housniah…

Ne lui laissant pas achever sa phrase, un sarcleur chinois lui cisailla la bouche d’un coup de gouge aiguisée. Coupé, percé, frappé de toutes parts, vite assommé et inconscient, Djatmiko s’effondra en hurlant. Un colosse au torse nu, abattit son sabre. La tête se détacha dans un flot de sang, allant  rebondir contre le tronc pâle d’un hévéa…

– Nous espérions votre retour pour hier soir. Votre fille s’inquiétait.

A tort. Elle l’avait pourtant prévenue qu’ils resteraient à Yogyakarta pour assister à un mariage. La mémoire de Lyah avait encore dû s’assoupir. Plus loquace qu’à l’ordinaire, la radèn ayou semblait de belle humeur:

– C’était celui d’Ati, la  fille de l’une de nos cousines. Tu ne dois pas t’en souvenir, elle n’est plus venue depuis fort longtemps. Un très beau mariage.

– Il est certain que le décor devait être somptueux et la réception fastueuse. Ati était-elle ravie?

A cette réflexion de Lyah, Miep ne put s’empêcher d’esquisser un sourire.

– En l’occurrence, je le crois. Le marié est un homme évolué qui a étudié six ans aux Pays-Bas.

– Il n’est pas déjà polygame ?

– Absolument pas.

– Qui est cette exception ?

– Le sous-directeur de la fabrique de Wédimatou, Souyanto Raaf.

Lyah n’en crut pas ses oreilles. Elle pressa les mains sur sa poitrine pour comprimer les battements de son cœur. Quand elle eut la force de détourner la tête, elle aperçut deux tresses de lin filant à toute vitesse. Laissant Housniah fort offusquée, elle quitta rapidement la véranda sans la saluer. Rosny la rattrapa dans le parc. Entre deux souffles, Lyah raconta à sa sœur ce qui était advenu.

Dans les chambres, les salons, sous le pendopo… même Thiem, qui savait toujours tout ce qui se passait dans les jardins, ne l’avait pas vue. Miep n’était nulle part. Les deux sœurs avaient très peur que dans un geste de désespoir, leur amie ne commette le pire. Sans se concerter, elles prirent ensemble la direction du grand puits derrière les bananiers-fleurs.

– Là, dans la roseraie avec Sri.

L’immense Miep était effondrée sur une épaule de la minuscule gouvernante. Elle sanglotait, hoquetait, incapable de balbutier la moindre syllabe.

– Sri ignore ce qu’a mademoiselle Miep, Sri l’ignore…

– Hélas, nous savons. Tu t’occuperas d’elle tout à l’heure. Prépare la décoction magique qui fait oublier les peines et si tu connais celle qui soigne les chagrins d’amour, fais en des litres.

Blottie entre les deux sœurs, la jeune fille se laissa emmener dans sa chambre. Rosny pleurait malgré elle, la douleur de son amie l’écorchait.

Écroulée sur un bureau, la tête dans ses bras, Miep continuait à sangloter. Délicatement, Lyah souleva son visage bouffi pour essuyer ses joues d’un mouchoir de dentelles et déposa un baiser sur sa tempe.

La gouvernante massa longuement le front pâle avec un onguent fait de feuilles d’agathis, de noix muscade et d’échalotes qui servait à calmer les bébés et lui fit boire une décoction de petites fleurs d’améthistes, un peu soporifique. Épuisée par son chagrin, la jeune fille  finit par s’endormir, veillée par Rosny.

Pauvre Miep… Sri connaissait un autre remède. Une banane, un peu de riz  et de l’eau.  Il fallait qu’elle  jeûne blanc pendant quatre jours.  Dans son état, ce ne serait pas difficile. Dès que Miep avait le moindre souci, elle ne mangeait absolument plus rien. Mais les Hollandais ne croyaient pas à l’efficacité du jeûne. Ils avaient tort! Pour quérir les fleurs qui embaumaient le cœur, il n’était meilleur chemin. Jeûner un jour et méditer une nuit dans la solitude… L’abstinence était une victoire sur l’esprit et sur la matière, la solitude, école de réflexion… Sri voulut savoir si l’auteur de ce drame était albinos. Moitié blanc, moitié pain d’épices, la moue désapprobatrice, la gouvernante secoua violemment sa tête ronde. D’autant plus… Mademoiselle Miep n’avait vraiment pas été prudente. Chaque fois qu’elle séjournait au kaboupaten, elle lui répétait de ne pas laisser traîner ses cheveux sur la brosse ou dans la corbeille. C’était très dangereux. En s’emparant de la force vitale d’ongles ou de cheveux, on pouvait faire faire n’importe quoi à n’importe qui. Cet homme avait dû en voler  pour faire de  la gouna gouna afin que mademoiselle Miep l’aime jusqu’à la mort. Lyah sourit, cela ne pouvait pas marcher sur son amie, elle mangeait du porc. Il ne fallait rien négliger, un doukoun très fort pouvait y parvenir. Sri allait faire détruire ce sort! Elle attrapa la brosse de Miep sur la coiffeuse et en ôta quelques fils blonds d’une main énergique.

En fin d’après-midi, le ciel devenait d’un gris opaque, les toits de tuiles ternissaient. Lyah fit immédiatement rentrer la volière des tourterelles dans sa chambre. Quelques secondes plus tard, dans un bruit de riz sauté, une pluie drue martela les tamariniers.

– Les larmes d’aujourd’hui ne servent qu’à faire éclore la graine d’où fleurira demain une autre joie de vivre plus belle encore m’avait dit Thiem quand j’étais au désespoir. Miep, regarde les rosiers, ils ont besoin de l’eau du ciel pour s’épanouir… Ne maudis  pas la douleur lorsqu’elle vient te trouver, elle a le droit d’exister, elle a sa mission.

– Le Déluge dura cent cinquante jours…

Derrière la moustiquaire, Miep pensait à Souyanto qui l’avait trahie, oubliée. Elle n’avait été qu’un jouet, la fantaisie d’un moment. Il avait en ce moment pour une autre les gestes qu’il lui réservait. Aussi rouge que ses yeux, un fer torturait son cœur. Qu’étaient devenues ces heures où il lui suffisait de l’aimer ? Les derniers temps, il était si bizarre. Il ne l’appelait plus sa radèn ayou. Son humeur variait d’une heure à l’autre, sans raison. Mais pourquoi ? Pourquoi n’avait-il rien dit ? Pourquoi l’avoir laissée espérer ? Il savait depuis le début que ce n’était pas possible…

– Il aura fait un beau rêve avec toi.

– Il pouvait me dire non.

– Et tu as vécu des années ici ! Déjà, lorsque nous étions petites, c’était pareil. Ne me dis pas que tu n’as toujours rien compris aux pains d’épices !

– Non existe bien dans ta langue, c’est mboten.

– Mais tu sais bien que c’est presque un mot à oublier chez des priyayis.

– C’est de la dissimulation ! De l’hypocrisie ! Du mensonge !

Telle une petite fille furieuse, Miep tapait du pied.

– C’est notre forme de politesse. On ruse, on biaise, on se défile mais on n’évite de faire subir l’affront de mboten à quelqu’un. On ne peut être direct, alors on contourne. Par contre, Souyanto n’aurait pas dû jouer sur les deux tableaux. Mais c’est parfois le problème des demi-pain d’épices. A mon avis, c’est plus compliqué. Il me manque un élément.

Lyah ne pouvait s’empêcher de se remémorer leur pèlerinage sur la tombe sacrée de Matingan. En voyant la douleur de Miep, elle n’en remerciait que davantage ratou Kalinyamat de lui avoir donné le courage d’affronter le regard de François sans vaciller, de lui avoir donné le courage de repartir aussi vite. Courage ? Audace de moucheron. Où était le vrai courage ? N’était-ce pas en fait celui de supporter ces états extrêmes auxquels conduisait la passion, enfiévrant les sens, engendrant angoisse et confusion. Et à mi-chemin entre toutes les épreuves passées et à venir, Lyah n’avait pas cette force. Il lui fallait consacrer son énergie à un autre combat et se protéger de tout ce qui pourrait l’entraver. Céder à l’amour signifiait  se perdre, se diluer, elle n’y résisterait pas. Et si un instant, sa raison l’abandonnait, la nuit de Mitoni la rappellerait à l’ordre. De cette plaie, elle voulait faire une arme qui la préserverait malgré elle de tout égarement de son cœur.

Si elle avait écrit à François, apprenant la tragique nouvelle, elle s’était empêchée de le voir. Par miracle, son père avait survécu. Le kris avait dévié sur sa colonne vertébrale, lui enlevant l’usage d’une jambe. Cornélis était resté longtemps hospitalisé à Sémarang, puis en convalescence  près du lac d’Ambarawa. Le boupati lui avait dit que Houtman père était maintenant revenu mais avait quitté les plantations et l’air navré, avait ajouté “son corps va presque bien, par contre sa tête”.

Un éclair rapide zébra le ciel, Miep sursauta. Les jardins résonnaient comme des torrents. Seules les mélatis aux pétales immaculés frémissaient sans broncher. Le tonnerre grogna au loin, roulant son courroux. Ainsi, ferait-il moins chaud…

– Il fait froid, tu veux dire, rétorqua Lyah en s’enveloppant dans un batik.

– Et tu veux  toujours partir en Hollande ! Mais ratou pain d’épices va y mourir.

Disparaître pour avoir servi une noble cause, alors peu lui importait. Autant que ce soit de froid. Pour une Javanaise, ce serait plus original que mourir du choléra, de malaria ou en couches…

Au pied du haut massif, les fragiles pousses des bambous s’agitaient moins frénétiquement. Enfin, la confrontation entre l’eau et la terre se fit plus paisible.

– Tu sais Lyah, je vais partir pour Banyouwangi travailler avec le docteur Jonker. Au moins là-bas, je serai utile.

– Car ici, tu ne l’es pas ?

– J’y avais déjà songé mais y avais renoncé pour…

Il lui fallait oublier, être loin. Dans cette mission, Miep travaillerait jusqu’à l’épuisement, cela l’empêcherait de penser à lui. Elle s’en irait dès demain, sans dire au revoir à personne, sans donner aucune explication. Lyah l’approuva. Trop de femmes mouraient en couches ! En moyenne, il disparaissait chaque année dans toutes les Indes néerlandaises vingt mille femmes et trente mille bébés. Cinquante mille personnes. Il devenait très urgent de former des sages-femmes qui comprennent enfin ce qui leur était dit. La plupart  des médecins enseignaient dans un malais défectueux à des femmes du peuple qui ne connaissaient que leur langue natale.

Moins de bruit, moins de pluie, le feuillage s’immobilisa, on n’entendait plus que l’eau qui ruisselait du toit.

– Miep, que penserais-tu d’une mission qui n’aurait pas pour finalité la conversion au christianisme, mais soulagerait le peuple de Java uniquement par amour ?

– Belle perspective mais… un peu trop idéaliste. Utopie comme disait Souyanto en parlant de tes projets.

– Tu deviens plus javanaise qu’une Javanaise ! Tu m’avais dissimulée que c’était un horrible conservateur voué au culte de l’adat.

– Il vient de le prouver… Surtout, il ne croit pas que tu parviendras à tes fins. Souyanto…

De nouveau, Miep eut les larmes aux yeux, elle s’agrippa au rebord de la petite table ovale. Lyah poursuivit la conversation. Il lui fallait absolument estomper la douleur de l’esprit de son amie, l’entraîner dans un de ces échanges parfois vifs qui souvent les menaient au bout de la nuit.

– Pour aider ces femmes, il devrait y avoir beaucoup d’autres endroits comme Modjowarno, toutefois, sans  étendard religieux. On irriterait moins les musulmans.

– Ils devraient être bien contents que des Javanais chrétiens y soignent leurs femmes et leurs enfants.

– Le musulman méprise celui qui a renié sa religion pour en embrasser une autre.

– Et le musulman devenu chrétien le lui rend bien.

Depuis une dizaine de minutes, le visage lunaire de Sri s’encadrait dans la porte, la gouvernante n’osait bouger pour ne pas les interrompre. Lyah lui adressa un signe de tête, l’enjoignant à parler. Sri arrivait de chez grand-mère Dewi porteuse d’un message. Elle roulait des yeux effarés car elle  n’y comprenait rien du tout: un kris au-dessus de sa tête, il s’est marié. Un kris dans le dos, il reviendra prendre ce qui lui appartient.

Comme elle aimait souvent à le faire, Lyah prit une grosse voix, imitant Wardjo, le chef de la garde:

– Tu lui as volé quelque chose ?

Miep la fixa de ses grands yeux humides.

– Certainement  pas son amour… Ratou pain d’épices.

Lyah était aux nues. Son rêve de liberté reprenait espoir, après toutes ces lunes où elle n’avait plus cru en rien, n’ayant plus la moindre envie de tenter quoique ce soit. Peindre, coudre, écrire, même ouvrir le plus petit livre était devenu pénible! Elle n’avait pas davantage de volonté qu’un fruit de ketchapi. Tant  d’efforts  demeurés vains… Depuis le départ de Mina, rien n’avait bougé. Brapto avait fait la preuve d’une grande efficacité, il avait su gagner l’oreille du boupati. Impossible de publier le moindre article, impossible évoquer la moindre idée de départ, tout était brusquement devenu impossible. Abattue, désemparée, Lyah traversait une passe très difficile jusqu’au jour où son père lui avait appris qu’en visite aux Indes, le président du SDAP, le Sociaal Democratische Arbeiderspartij, se déplaçait spécialement à Tayou pour la rencontrer.

Sur l’instigation de François de Houtman, Berthold Stern venait d’arriver de Batavia pour consulter Lyah sur la proposition qu’il allait faire au gouvernement quant à la création d’écoles pour filles de fonctionnaires javanais. Les deux hommes s’étaient rencontrés au club Harmoni, lors d’une conférence donnée par Houtman sur l’hibernation  des hévéas. Ayant très vite sympathisé avec Stern, François avait rapidement compris tout le profit qu’il pourrait tirer de cette amitié naissante. Partageant les mêmes idées, il  lui avait décrit en  termes si élogieux cette jeune Javanaise étonnante que Stern avait décidé de la rencontrer sans tarder. Son chagrin estompé, le jeune planteur avait réalisé que ce n’était pas lui que Lyah fuyait mais tout ce qui pouvait ressembler à un dipingit quelconque. Il était de plus en plus persuadé que son indépendance gagnée, elle lui reviendrait. Aussi, était-il bien déterminé à l’aider à avancer le plus rapidement possible sur ce chemin vers la liberté. Une fois encore, il ferait ouvrir les portes. Convaincu lui aussi de cet indispensable progrès social à accomplir vite, le premier pas vers leur union se traduirait dans la poursuite commune de cet idéal.

Le visage émacié du député s’inclina vers Sasraningrat.

– De tout temps, le progrès des femmes s’est révélé un facteur essentiel de l’évolution d’un peuple. Le développement des Javanais ne peut s’envisager si leurs épouses continuent à les suivre cent pas en arrière. Il nous faut faire un grand effort de scolarisation. Trente-sept écoles pour les petites Hollandaises et aucune pour les petites Javanaises, c’est inadmissible!

Tandis qu’il s’entretenait avec le Boupati, Cécilia, son épouse bavardait avec la Triade, sous le regard apparemment impassible de la radèn ayou, qui se contentait de sourire, de surveiller que ses invités ne manquent de rien et ne disait mot. La présence de ce riche planteur de Kéling l’inquiétait un peu. Il ne faudrait pas que de nouveau, sous de fallacieux prétextes politiques, ce beau jeune homme laisse courir ses grands yeux de ciel dans les parages. Brapto aurait dû déconseiller cet entretien. Ce président du SDAP était un homme beaucoup trop puissant et si lui aussi tombait sous le charme de Lyah… sans parler de sa femme, cette Italienne volubile, sans retenue qui se mêlait de la conversation et  paraissait avoir beaucoup trop d’influence sur son époux. Hélas, Lyah semblait enthousiasmée par leurs projets, ce qui n’était pas le meilleur des présages…

Toute petite, rondelette et très brune, madame Stern agitait ses jolies mains potelées pour souligner ses phrases.

– L’idée de votre époux  est splendide, venait de s’exclamer Lyah.

– Si elle se concrétisait, ce serait  une chance inouie  pour les Javanaises. Mais  ce n’est que la moitié de la route, il faudrait aussi offrir aux jeunes filles la possibilité de se préparer à un avenir professionnel. Celles qui refusent cet univers suranné pourraient  enfin décider de leur vie.

– Une jeune fille cultivée n’acceptera plus de subir les contraintes dépassées de l’adat, déclara Rosny.

– Et luttera contre tous les dipingits ! ajouta Soun.

Ses sœurs renchérissaient sous l’œil noir et fixe de la radèn ayou.

– Vous vous intéressez à notre île depuis longtemps, vous savez donc comment s’organise les mariages, sans parler des mariages d’enfants. Les femmes n’ont même pas à assister au leur.

– Alors quand les hommes se font en plus représenter par leur kris pour cause d’empêchement, c’est un mariage d’absents, conclut madame Stern.

Encore dans les terres du gouvernement, les femmes étaient moins malheureuses que dans les sultanats de Yogyakarta et Sourakarta. Dans l’aristocratie, dans l’entourage du sounan[4], les hommes avaient jusqu’à vingt-six sélirs. Parfois davantage… Il devenait  indispensable de libérer les jeunes filles, de  leur permettre de faire des études supérieures. Avec sa spontanéité latine, Cécilia secoua le bras de son époux, interrompant sa phrase. Entendait-il ce que cette jeune fille demandait ? Un enseignement professionnel pour les jeunes Javanaises ! Étonné,  Stern considéra Lyah. Que souhaitait-elle devenir, magistrat, pharmacien, ingénieur ?

Tous les regards convergèrent vers elle.

– Radèn adjeng, je sais que vous envisagez de devenir journaliste, pour cela vous n’avez pas besoin d’enseignement particulier. A ce que j’ai pu déjà en juger, votre talent suffit. D’ailleurs, quel sera votre prochain article ?

– Madame Ter m’a demandé de parler de la vie des femmes indigènes. Vaste thème… je n’y parviendrai jamais en quelques feuillets.

– Faites un livre.

Son regard rencontra celui de François lequel, comme la radèn ayou, n’avait pas dit un seul mot depuis le début de l’entretien. L’envie de répondre que le livre existait déjà lui démangea les lèvres. Mais apparemment, Lyah ne tenait pas encore à en parler…

Le président du SDAP pivota sur sa chaise pour  mieux voir Rosny et Soun, assises à sa gauche. Puis, il leva la tête, surpris.

– Un toké, il y avait si longtemps que…

Stern suspendit sa phrase pour compter de ses doigts maigres le nombre de cris  de ce vilain lézard qui se dissimulait dans un caisson du plafond.

– Sept ! Parfait. Excellent augure. Nous allons réussir.

– En nous aidant, monsieur, ce sont des milliers d’enfants auxquels vous tendez la main.

Stern sourit, avala avec appétit une poignée de graines de pastèques grillées, but sans plaisir un peu de champagne tiède.

Un énorme soleil pourpre se blottissait contre la cime des tamariniers. De l’air chaud émanait un parfum puissant, dans les belles potiches brunes, les sétiap malams se réveillaient une à une… Stern ajusta ses lunettes, son pouce et son annulaire suivirent la ligne de son menton aiguë, effleurèrent sa courte barbe grise.

– Boupati, il nous faudra une directrice pour ce pensionnat de jeunes filles.

Puis se tournant vers Lyah, il ajouta:

– J’imagine que ce poste ne vous intéresse pas. Vraiment, vous n’aimeriez pas enseigner ?

– J’en suis incapable. Je n’ai pas fait les études nécessaires. C’est dangereux d’enseigner sans professionnalisme.

– Pour guider de jeunes âmes, c’est une personnalité telle que la vôtre qu’il nous faut! répondit Cécilia. Vous deviendriez leur grande sœur, leur exemple. Nous nous chargerions d’engager des enseignants.

Selon Lyah, il fallait surtout des institutrices. La plupart des Javanais refusaient d’envoyer leurs filles en classe car trop souvent des hommes y enseignaient. Elle souhaitait aussi que ces écoles dipensent des cours de morale. Le développement de la volonté des enfants était un facteur déterminant. Madame Stern mordit avec une gourmandise contagieuse dans un petit rouleau doré.

– Avez-vous entendu parler de madame Maria Montessori? reprit-elle entre deux bouchées.

– Madame Schoute, mon ancienne institutrice, l’a brièvement évoquée dans l’une de ses lettres.

Cécilia semblait se passionner pour les travaux de cette jeune psychiatre italienne qui s’occupait d’enfants arriérés. Elle avait constaté que les méthodes d’enseignement qu’elle leur appliquait pouvaient tout à fait s’adapter aux plus petits, les déficients n’ayant pu se développer, les autres n’en ayant pas eu encore le temps.

– J’ai découpé un long article la concernant, je vous l’enverrai.

– Vous vérifiez combien je suis ignorante de toute la pédagogie…

– Vous avez une excellente intuition. Cependant, si vous tenez absolument à vous préparer, vous pourriez passer quelques temps dans une école normale de Batavia.

– Je préférerais être formée aux Pays-Bas.

– Pourquoi pas ? Nous pourrions peut-être vous trouver une bourse.

– Je ne partirai pas sans mes sœurs.

– Alors, trois bourses!

Housniah se figea, ses mains serrèrent les accoudoirs de son fauteuil. Des bourses ! Comme si Sasraningrat n’avait pas les moyens de financer des études ! Ces Hollandais voulaient encore les acheter pour mieux les tenir à leur merci. Quoi qu’il en soit, un tel départ était inconcevable. Qu’en penseraient la famille et les autres priyayis ! Ces Européens n’avaient vraiment aucun sens de l’honneur. D’ailleurs, il suffisait d’observer leurs filles. Rien de surprenant à ce que ces petites dévergondées, qui donnaient libre cours à leurs bas instincts et leurs caprices indécents, se fassent si souvent séduire et abandonner. Il n’y avait qu’à lire leurs romans, beaucoup témoignaient de ces horribles histoires. Les filles du boupati n’étaient pas de vulgaires petites bourgeoises et elles ne quitteraient pas Tayou.

La Reine de la Nuit venait de succéder à Mata hari. Les torches s’allumaient et ondoyaient dans l’obscurité du parc, projetant  des ombres gigantesques.  Ils avaient parlé artisanat, ils avaient parlé d’art et ils en étaient revenus aux affaires… Tous quittaient le bureau du boupati discutant de cette nouvelle orientation des deux chambres, désormais très favorables à ce que le hollandais devienne langue de service. Cécilia Stern en profita pour s’entretenir avec Lyah en aparté devant la porte:

– Ayez confiance. Les choses ne peuvent continuer ainsi. Je vais aller à Buitenzorg voir madame Roseboom, l’épouse du nouveau gouverneur. Je crois qu’il me vient une idée. Comme elle l’avait promis au jeune Houtman avant cette entrevue, Cécilia s’adressa à Sasraningrat  avec cet aplomb superbe qui  rappelait celui de Mina.

– Boupati, confiez-moi votre fille, je l’emmène à Batavia. Personne mieux que Lyah n’aura plus de talent, plus de conviction, pour plaider les intérêts des futures écolières javanaises.

Enfin quelqu’un allait pouvoir efficacement les aider… Une sorte d’ivresse s’empara de Lyah, une douce griserie qui ressemblait à ce qu’il se disait des effets de l’opium.

D’un bref regard Sasraningrat se concerta avec  la radèn ayou, joua avec sa bague, puis déclara dans un sourire charmant:

– Madame, sa place est auprès de sa maman.

Lyah crut qu’un caisson du plafond venait de s’écraser sur sa tête. Affectueusement, Cécilia Stern prit sa main dans la sienne, la serra avec vigueur.

–  Rien n’arrive jamais facilement, pas plus que trop tard.

Désespérée, Lyah pressa le pas pour se retrouver seule, François la rattrapa dans le jardin.

– Fais confiance à Cécilia. Très intuitive, à l’écoute des autres, elle traduit en actes le verbe aimer. Elle est intelligente et très efficace. C’est une femme remarquable. Stern a beaucoup de chance, d’ailleurs, il l’écoute beaucoup.

– Que vienne ce jour où nos frères, nos maris parleront ainsi de nous. Ce jour, où ils ne nous considéreront plus comme un bambou dans un pont !

– Je t’y aiderai, tu le sais.

– Alors, nous cosignerons l’article.


[1]Kramat : tombe sacrée.

[2]Avros : nom d’une association de planteurs.

[3]Orang houtan (orang hutan) : terme signifiant homme de la forêt.

[4] Sounan (sunan) : sultan.

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