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Qui était André Gide? (Vidéo)

Qui était André Gide? (Vidéo)

André Gide est né à Paris en 1869, il y est décédé en 1951. Cet auteur prolifique reçut le Nobel de littérature en 1947.

Très jeune, André Gide est confronté à la mort de son père. Il reçoit alors de sa mère une éducation catholique rigide dont il tentera de s’affranchir durant toute sa vie. Il écrits les Cahiers d’André Walter, ses premières proses en 1891, dédiées à sa cousine et épouse Madeleine. Il s’émancipe en Algérie où il rencontre Oscar Wilde. En quête d’une liberté humaniste, il publie les Nourritures terrestres en 1895. Il fonde avec Copeau et Schlumberger la Nouvelle Revue française dans laquelle il publie l’Immoraliste (1909). Ses aspirations se renforcent par d’autres réflexions sur la morale, qu’il expose dans  les Caves du Vatican et dans la Symphonie pastorale. Il présente également sa conception de l’oeuvre romanesque dans son roman les Faux-monnayeurs (1926). Son intérêt pour la cause humaine l’amène ensuite à voyager.  Il en résulte deux écrits engagés : Voyage au Congo (1927) et Retour d’URSS (1936).

André Gide fut un écrivain scandaleux du fait de son goût pour les hommes très très jeunes, une pédérastie qu’il ne dissimulait pas et qu’il a évoqué dans nombre de ses ouvrages.

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La pédérastie étant le thème structurant le roman des Faux-Monnayeurs et faisant partie prenante de la genèse de celui-ci, il est bon de faire un point sur la définition des principaux termes qui tournent autour de l’homophilie, tout en restant sur celles que Gide a lui-même proposées et défendues (1). Combat mené au début du XXe siècle, qu’il serait ridicule de confondre avec les soubresauts de notre époque. « Ne jugeons pas André Gide à l’aune des lois ni des mœurs actuelles » écrit Lionel Labosse dans son article consacré aux Faux-Monnayeurs, où il propose « une série de liens avec les passages correspondants de Si le grain ne meurt, pour défricher la composante autobiographique, et une réflexion sur la question pédérastique » et l’homosexualité. (2)

1924 – 1925 – 1926, trois années successives, pour trois œuvres à l’évidence liées entre elles : une composante autobiographique dans Si le grain ne meurt (1926), une recherche de la vérité dans Corydon (dernière édition : 1924). Comment ne pas lire Les Faux-Monnayeurs (1925) avec ces deux autres œuvres ? Alain Goulet, dans la notice du roman (édition de la Pléiade), souligne ce lien : « En fait, c’est le drame des lettres brûlées par Madeleine (3) qui détermine Gide à se lancer dans ce roman où il projette d’évoquer une relation homosexuelle comme celle qu’il est en train de vivre avec Marc Allégret, qui conférerait donc un éclairage supplémentaire à cette question centrale dont Corydon présente l’apologie et Si le grain ne meurt l’histoire personnelle. ».

Qu’est-ce que Gide entendait par pédérastie ? C’est une des trois sortes d’homosexualité que Gide a toujours été soucieux de distinguer, trois sortes confondues à tort selon lui, et dont il dessine une nette hiérarchie.

 

Journal, novembre 1918

« J’appelle pédéraste celui qui, comme le mot l’indique, s’éprend des jeunes garçons. J’appelle sodomite […] celui dont le désir s’adresse aux hommes faits. J’appelle inverti celui qui, dans la comédie de l’amour, assume le rôle d’une femme et désire être possédé. Ces trois sortes d’homosexuels ne sont point toujours nettement tranchées ; il y a des glissements possibles de l’une à l’autre ; mais le plus souvent, la différence entre eux est telle qu’ils éprouvent un profond dégoût les uns pour les autres ; dégoût accompagné d’une réprobation qui ne le cède parfois en rien à celle que vous (hétérosexuels) manifestez âprement pour les trois. Les pédérastes, dont je suis (pourquoi ne puis-je dire cela tout simplement, sans qu’aussitôt vous prétendiez voir, dans mon aveu, forfanterie ?) sont beaucoup plus rares, les sodomites beaucoup plus nombreux, que je ne pouvais croire d’abord ».

Franck Lestringant commente : « Gide se situe sans hésiter dans la première catégorie, l’espèce la plus rare, à laquelle les mœurs antiques, la poésie, l’art et la philosophie des Grecs ont depuis vingt-cinq siècles conféré ses lettres de noblesse. Les pédérastes représentent pour Gide l’élite de la société homosexuelle, une authentique noblesse d’élection. Toutefois il respecte les sodomites, « beaucoup plus nombreux », qui constituent la masse. Il ne peut cacher en revanche son mépris, voire son dégoût, pour les invertis, qu’il dit, contre toute évidence, avoir « fort peu fréquentés », et qu’il rejette dans les bas-fonds. Ce sont les brebis galeuses du troupeau, qu’il convient de tenir à l’écart. Parmi ces invertis ou ces « tantes », il y a Oscar Wilde et Marcel Proust, à l’endroit desquels Gide ne peut cacher une instinctive répugnance, mêlée contradictoirement d’admiration. » (4)

 

Corydon (5), 1911-1924

Alain Goulet le présente ainsi : « Sans doute est-ce aussi celui qu’il a le plus longuement mûri, car cette œuvre polarise toute une partie des autres selon un réseau souterrain qui aboutit à son apparition publique en 1924, au terme d’une lente préparation associée à Si le grain ne meurt et aux Faux-Monnayeurs, qui forment avec elle le manifeste gidien de l’homosexualité, plus exactement de la pédérastie, considérée comme objet d’un traité argumenté, d’une histoire personnelle, et comme élément crucial d’une fiction romanesque ». (6)

Quatrième de couverture de l’édition Folio (version numérique) :

Corydon, dont l’édition originale date de 1911 se présente d’abord comme un essai de clarification « franc sans paraître cynique et naturel avec simplicité » sur le sujet de l’uranisme (7). S’appuyant sur Montaigne et Pascal, prenant comme prétexte le livre de Léon Blum, Du mariage, Gide souligne le rôle civilisateur de la pédérastie : « La décadence d’Athènes commença lorsque les Grecs cessèrent de fréquenter les gymnases. » Néanmoins, il se défend de prononcer son apologie : se laisse tenter qui le veut bien.

Aussi, dans ces pages qui ne visent pas à l’audace mais à l’honnête examen d’un état de fait qui dure depuis la plus haute antiquité, André Gide aura-t-il combattu pour que l’homosexualité ne fasse pas de l’homme un « contrebandier » de la cité, réprouvé aux yeux du monde comme un rebut de la morale. Et par-dessus tout, transperce une joie de vivre et d’assumer son individualité telle qu’elle est. À l’image de ces quatre dialogues avec Corydon, le médecin des âmes, Gide aura enfin démontré la prééminence des rapports sans équivoque entre les êtres.

L’ouvrage commence sur le ton de l’ironie avec la visite du narrateur chez Corydon et la conversation qui va suivre prend pour point de départ la photographie du poète américain Walt Whitman.

 

L’an 190., un scandaleux procès remit sur le tapis une fois encore l’irritante question de l’uranisme. Dans les salons et les cafés, huit jours durant, on ne parla plus de rien d’autre. Las d’entendre à ce sujet s’exclamer ou théoriser au hasard les ignorants, les butés et les sots, je souhaitai d’éclairer mon jugement et, ne reconnaissant qu’à la raison, non point au seul tempérament, le droit de condamner ou d’absoudre, je résolus d’aller interviewer Corydon. Il ne protestait point, m’avait-on dit, contre certains penchants dénaturés dont on l’accuse ; j’en voulus avoir le cœur net et savoir ce qu’il trouvait à dire pour les excuser.

Je n’avais pas revu Corydon depuis dix ans. C’était alors un garçon plein de flamme, doux et fier à la fois, généreux, serviable, dont le regard déjà forçait l’estime. Ses études de médecine avaient été des plus brillantes et ses premiers travaux remporté l’applaudissement des gens de métier. Au sortir du lycée où nous avions été condisciples longtemps une assez étroite amitié nous unit. Puis des années de voyage nous séparèrent, et lorsque je revins m’installer à Paris, la déplorable réputation que ses mœurs commençaient de lui valoir me retint de le fréquenter.

En pénétrant dans son appartement, je n’eus point, je l’avoue la fâcheuse impression que je craignais. Il est vrai que Corydon ne la donne pas non plus par sa mise, qui reste correcte, avec même une certaine affectation d’austérité. Mes yeux cherchaient en vain dans la pièce où il m’introduisit, ces marques d’efféminement que les spécialistes retrouvent à tout ce qui touche les invertis, et à quoi ils prétendent ne s’être jamais trompés. Toutefois on pouvait remarquer, au-dessus de son bureau d’acajou, une grande photographie d’après Michel-Ange : celle de la formation de l’homme – où l’on voit, obéissant au doigt créateur, la créature Adam, nue, étendue sur le limon plastique, tourner vers Dieu son l’égard ébloui de reconnaissance. Corydon professe un certain goût pour l’œuvre d’art, derrière lequel il eût pu s’abriter si j’avais été m’étonner du choix de ce sujet spécial. Sur sa table de travail, le portrait d’un vieillard à grande barbe blanche, que je reconnus aussitôt pour celui de l’Américain Walt Whitman, car il figure en tête d’une traduction que M. Bazalgette vient de donner de son œuvre. M. Bazalgette venait de publier également une biographie de ce poète, volumineuse étude dont j’avais récemment pris connaissance et qui me servit de prétexte pour engager l’entretien.

I

— Après lecture du livre de Bazalgette, commençai-je, il appert que ce portrait n’a pas grand’raison de figurer sur votre table.

Ma phrase était impertinente ; Corydon feignit de ne la point comprendre, j’insistai.

— D’abord, répondit-il, l’œuvre de Whitman reste également admirable, quelle que soit l’interprétation qu’il plaise à chacun de donner à ses mœurs…

— Avouez pourtant que votre admiration pour Whitman a quelque peu faibli depuis que Bazalgette a démontré qu’il n’avait pas les mœurs que vous étiez heureux de lui prêter.

— Votre ami Bazalgette n’a rien démontré du tout ; tout son raisonnement tient dans un syllogisme qu’on peut aussi bien rétorquer :

L’homosexualité, pose-t-il en principe, est un penchant contre nature.

Or Whitman était de parfaite santé ; c’était à proprement parler le représentant le plus parfait que nous ait offert la littérature, de l’homme naturel…

Donc Whitman n’était pas pédéraste. Voici qui me paraît péremptoire.

— Mais l’œuvre est là, où M. Bazalgette aura beau traduire par « affection » ou « amitié » le mot love et sweet par « pur » dès qu’il s’adresse au « camarade »… II n’en restera pas moins que toutes les pièces passionnées, sensuelles, tendres, frémissantes, du volume sont du même ordre : de cet ordre que vous appelez « contre nature ».

— De ce que je n’appelle pas « ordre » du tout… Mais voyons votre syllogisme ?

— Le voici :

Whitman peur être pris comme type de d’homme normal.

Or, Whitman était pédéraste.

Donc la pédérastie est un penchant normal. Bravo ! II reste seulement à prouver que Whitman était pédéraste. Pétition de principes pour pétition de principes, je préfère le syllogisme de Bazalgette ; il heurte moins le sens commun

— Ce n’est pas le sens commun, c’est la vérité qu’il importe de ne pas heurter. Je prépare un article sur Whitman, une réponse à l’argumentation de Bazalgette.

[…]

Outre l’article sur Whitman qu’il se propose d’écrire, Corydon annonce « qu’il prépare également un assez important travail sur ce sujet »

Pourquoi je veux écrire ce livre. […]

Je prétends n’y point parler en spécialiste, mais en homme. Les médecins qui d’ordinaire traitent de ces matières n’ont affaire qu’à des uranistes honteux ; qu’à des piteux, qu’à des plaintifs, qu’à des invertis, des malades. Ceux-là seuls viennent les trouver. En tant que médecin, c’est bien aussi de ceux-là que je soigne ; mais en tant qu’homme, j’en rencontre d’autres, ni chétifs, ni plaintifs, — et c’est sur eux qu’il me plaît de tabler.

— Oui ; sur les pédérastes normaux !

— Vous l’avez dit. Comprenez-moi : l’homosexualité, tout comme l’hétérosexualité, comporte tous les degrés, toutes les nuances : du platonisme à la salacité, de l’abnégation au sadisme, de la santé joyeuse à la morosité, de la simple expansion à tous les raffinements du vice. L’inversion n’en est qu’une annexe. De plus tous les intermédiaires existent entre l’exclusive homosexualité et l’hétérosexualité exclusive. Mais d’ordinaire, il s’agit bonnement d’opposer à l’amour normal un amour réputé contre nature – et, pour plus de commodité, on met toute la joie, toute la passion noble ou tragique, toute la beauté du geste et de l’esprit d’un côté ; de l’autre, je ne sais quel rebut fangeux de l’amour… » (p.21)

Premier dialogue, p.24 (édition numérique)

Quatre dialogues philosophiques, ou plus exactement quatre dialogues socratiques – hommage à son meilleur défenseur – hérités de l’Antiquité, pratiquant l’art de la maïeutique au travers d’une conversation entre Corydon et un interlocuteur dont les réponses renvoient aux préjugés contre les homosexuels. Quatre dialogues qui vont faire émerger la thèse que l’homosexualité appartient à l’ordre de la nature – à l’encontre de l’idée commune que l’homosexualité est contre nature – comme à celui de la culture.

 

La justification par l’Antiquité grecque :

— Je vous supplie de m’écouter avec calme, Je ne puis me retenir d’espérer qu’entre gens de même formation, de même culture, on puisse toujours à peu près s’entendre, malgré toute différence foncière de tempérament. Depuis votre plus tendre enfance on vous instruisit comme moi ; on vous apprit à vénérer la Grèce, dont nous sommes les héritiers. Dans nos classes et dans nos musées, les œuvres grecques occupent les places d’honneur ; on nous invite à les reconnaître pour ce qu’elles sont : d’humains miracles d’harmonie, d’équilibre, de sagesse et de sérénité ; on nous les propose en exemples. On nous enseigne d’autre part que l’œuvre d’art n’est jamais un phénomène accidentel et qu’il faut chercher son explication, sa motivation, dans le peuple même, et dans l’artiste qui la produit — celui-ci ne faisant qu’informer l’harmonie qu’il réalisait d’abord en lui-même.

— Nous savons tout cela, avancez.

— Nous savons également que la Grèce n’excelle pas uniquement dans les arts plastiques, et que cette perfection, ce bonheur, cette aisance dans l’harmonie, nous les retrouvons aussi bien dans toutes les autres manifestations de sa vie. Un Sophocle, un Pindare, un Aristophane, un Socrate, un Miltiade, un Thémistocle ou un Platon, ne sont pas de moins admirables représentants de la Grèce, qu’un Lysippe ou qu’un Phidias. Cet équilibre que nous admirons dans chaque artiste, dans chaque œuvre, est celui de la Grèce entière — belle plante sans atrophie, le plein développement d’aucun rameau n’a nui au développement d’aucun autre.

— Tout cela vous est accordé depuis longtemps et n’a rien à voir avec…

— Quoi ! vous refuserez-vous à comprendre qu’il existe un rapport direct entre la fleur et la plante qui la supporte, la qualité profonde de sa sève, et sa conduite, et son économie ? Prétendriez-vous me faire admettre que ce peuple, capable d’offrir au monde de tels miroirs de sagesse, de force gracieuse et de félicité, ne sut pas lui-même se conduire — ne sut pas apporter d’abord cette sagesse heureuse, cette harmonie, dans sa vie même et le régime de ses mœurs ! Mais dès qu’il s’agit des mœurs grecques, on les déplore et ne pouvant les ignorer, on s’en détourne avec horreur ; on ne comprend pas ou l’on feint de ne pas comprendre ; on ne veut pas admettre qu’elles font partie intégrante de l’ensemble, qu’elles sont indispensables au fonctionnement de l’organisme social et que sans elles la belle fleur que l’on admire serait autre, ou ne serait pas.

Si, quittant les considérations générales, nous examinons un cas particulier, celui d’Epaminondas par exemple – que Cicéron considère comme le plus grand homme que la Grèce ait produit – « et l’on ne saurait disconvenir, écrit un de ses biographes (Walckenaer), qu’il offre un des modèles les plus parfaits du grand capitaine, du patriote et du sage » – ce même biographe croit devoir ajouter : « II nous paraît malheureusement trop certain qu’Epaminondas était adonné à ce goût infâme auquel les Grecs, et surtout les Béotiens et les Lacédémoniens (c’est-à-dire les plus valeureux d’entre eux) n’attachaient aucune honte ». (Biographie universelle)

— Accordez-moi pourtant que ces mœurs ne tiennent dans la littérature grecque qu’une place infime.

— Dans celle qui nous est parvenue, oui peut-être. Et encore ! (8) Songez que Plutarque et Platon, dès qu’ils parlent de l’amour, c’est autant de l’homosexuel que de l’autre. […]

Quatrième dialogue, p.103 (édition numérique)

Ce qu’en disent quelques critiques

  • Marcel Arland

Quelquefois Gide parvient à s’oublier lui-même : alors c’est un son plus pur, nous voilà vraiment émus – pas pour longtemps, hélas ! Il est une autre observation que je voudrais faire : que Gide, dans L’Immoraliste, signale le goût de Michel pour les jeunes garçons, cela ne manque pas d’audace ; que ce goût soit plus ou moins exprimé dans ses œuvres suivantes, tant pis, c’est une habitude ; et Corydon, livre didactique et en quelque sens scolaire, abandonne toute prétention littéraire. Mais Les Faux-Monnayeurs, qui veulent être un grand livre, sont construits presque uniquement autour de ce goût ; j’avoue que cela me paraît un peu lassant. »

Revue Les Feuilles libres, janvier-février 1926

 

  • Claude Coste

Quel est le « sujet » des Faux-Monnayeurs ? Le roman d’Édouard, la formation de Bernard, la mort de Boris, les métamorphoses de la fausse monnaie ? Parmi tous ces sujets, le thème pédérastique vaut incontestablement comme un agent fortement structurant. Tout ceci est bien connu : la liaison amoureuse avec Marc Allégret, la rupture avec Madeleine métamorphosent l’écriture de Gide et son discours sur l’homosexualité. Inscrit dans une trilogie de la transparence, avec Corydon et Si le grain ne meurt, Les Faux-Monnayeurs joue sa partie dans une stratégie de revendication et d’affirmation de soi. Quand Corydon adopte un point de vue scientifique, quand Si le grain ne meurt permet à Gide d’assumer sa propre sexualité, Les Faux-Monnayeurs revient à la fiction et renonce à faire de la pédérastie un objet de débat. Aucun des personnages n’avoue quoi que ce soit : l’homosexualité passe dans le récit, elle se raconte et ne se justifie pas. Autrement dit, la relation pédérastique, exaltée dans Corydon, demande à être jugée en actes et sur actes. Comme on le voit, la polémique n’est pas éteinte ; l’engagement se fait simplement d’une manière plus subtile, investissant tout le roman d’une forte volonté persuasive. Cette préoccupation suffit-elle à conférer à la relation pédérastique la puissance d’une transcendance ? Toutes les voix du roman trouvent-elles à s’unifier dans le spectacle de cette relation éducative qui remet un jeune homme (Olivier a seize ans) entre les mains d’un homme mûr (Édouard en a trente-huit) ?

Dans ce roman de formation, la figure du bon guide revient comme un leitmotiv. Exemplifié dans la figure du pédéraste, le bon guide se caractérise par son art des distances ; c’est celui qui sait conserver avec « l’enfant grec » une familiarité sans possessivité, à l’instar de l’ange de Bernard qui sait rester à sa place (9). Cette distance respectueuse, le lecteur la retrouve dans l’attitude d’Édouard à la fin du chapitre 9 de la dernière partie. Olivier a tenté de se suicider (par enthousiasme, semble-t-il, ou par honte d’avoir cédé au démon). Édouard recueille alors son neveu, prend soin de lui et se tient à son chevet, conservant à son égard une distance qui se donne comme l’expression même de la tendresse : « Puis il rentra sans bruit dans l’atelier. Olivier reposait. Édouard se rassit près de lui. Il avait pris un livre, mais le rejeta bientôt sans l’avoir ouvert et regarda dormir son ami. ». Aurait-on trouvé le bon guide, le bel ange gardien qui rejette le livre pour rester à proximité de son « ami », sans renoncer au respect de la distance, c’est-à-dire à la distance comme respect (10) ? En récusant les figures du père (père biologique, père adoptif, père spirituel), le roman met en scène une relation pédérastique réussie. Loin de toutes formes de théorisation ou de militantisme, Gide naturalise en la racontant la relation de l’homme mûr et de l’adolescent, telle que la tradition grecque lui permet de la fantasmer.

Mais si la relation pédérastique joue un incontestable rôle structurant, le romancier ne cesse d’en estomper les contours. Autour du modèle éducatif longuement explicité dans Corydon et en partie exemplifié par la relation d’Édouard et d’Olivier, Gide multiplie à dessein les situations qui contestent le schéma principal. Sans donner au mot « contrepoint » un sens trop technique, le romancier sait faire entendre d’autres voix et complexifier une forme de relation qui se laisse ainsi déborder de tous côtés. Si Olivier et Édouard passent pour un bel exemple de couple pédérastique, que dire de Passavant qui représente l’ombre noire du corrupteur ? Que dire de Bernard qui échappe largement à l’influence d’Édouard, après une rencontre, certes utile pour le jeune homme, mais qui n’aboutit pas vraiment : le parcours éducatif qui sert d’épine dorsale au roman échappe à la relation homosexuelle. Que dire d’Armand qui reste en deçà de la relation éducative et de son épanouissement ? Que dire enfin de l’attirance d’Olivier pour Bernard, de l’érotisme douloureux de leur nuit commune, c’est-à-dire d’un désir qui rapproche deux personnes du même âge ? Que dire enfin de la place faite à Sarah, à son désir, comme contrepoint féminin et anglophile dans un univers si masculin et français ? L’élégance de Gide en quête de transcendance est d’avoir pensé simultanément la défense du modèle pédérastique et son débordement de toute part – y compris sous ses formes les plus contestatrices, avec le couple que forment Sarah et Bernard comme triomphe de l’hétérosexualité, du pur désir sans lendemain (11). Mais cette ouverture du système ne se lisait-elle pas déjà dans le couple que constituent Olivier et Édouard, le disciple et son maître ? C’est tout autre chose qui se joue finalement entre les deux hommes : la possibilité d’une relation réellement amoureuse, indépendamment de l’âge et de la relation éducative. Assez loin de Corydon finalement, la relation pédérastique s’estompe sur toutes ses frontières, en regardant, soit du côté de l’amour, soit du côté de la différence sexuelle.

Chapitre « Le tout et la partie » de « L’art de la fugue » (12)

 

  • Franck Lestringant

Le roman met en scène précisément deux écrivains homosexuels, Édouard, un pédéraste, le double de Gide, et le comte Robert de Passavant, un « inverti » suivant la classification gidienne, dont le modèle principal est Jean Cocteau. Les deux hommes se disputent l’amitié particulière d’un jeune garçon, Olivier Molinier, qui est le propre neveu d’Édouard. Il est aisé de deviner l’application que Gide peut faire ici de la métaphore mallarméenne de la pure médaille et de la vile monnaie. L’oncle Édouard incarne toutes les vertus du bon pédéraste : « attentionné, discret, soucieux d’éduquer et de protéger l’élu de son cœur, il redoute d’être rejeté par la jeunesse insouciante, avide de plaisirs ». Dans son entreprise, il reçoit le secours inattendu de Pauline, sa demi-sœur et la mère d’Olivier, qui souhaite pour son fils un guide sûr : « J’ai compris combien la pureté des garçons restait précaire, alors même qu’elle paraissait le mieux préservée. De plus, je ne crois pas que les plus chastes adolescents fassent plus tard les maris les meilleurs » (p. 307). Comme le note Édouard dans son Journal, « Pauline est décidément une femme extraordinaire » (p. 306). Tellement extraordinaire qu’elle se fait la porte-parole de l’auteur et la propagandiste la plus éloquente de l’idéal d’éducation pédérastique. (13)

L’adulte prédateur

  • Éric Marty

L’épisode du livre volé

 

Scène du film de Benoît Jacquot (2010)

 

Mais la dimension métalittéraire de l’épisode qui nous occupe est également tournée vers l’avenir et vers la transgression puisque, rappelons-le-nous, au vieux livre de chez Perrin qu’Édouard a laissé être réédité se substitue un autre livre, un livre volé : « Les livres ne m’intéressaient point tant qu’un jeune lycéen, de treize ans environ qui fouillait les rayons en plein vent sous l’œil placide d’un surveillant assis sur une chaise de paille dans la porte de la boutique. » (90) La scène est célèbre. Par le livre volé, est donc substitué au livre de la sublimation, un usage transgressif du livre, son vol. Plus encore, un usage pervers puisque cette scène est profondément structurée par le champ de la perversion. Un champ très gidien déjà mis en scène dans L’Immoraliste lorsque Michel observe un jeune arabe, Moktir, lui voler une paire de ciseaux sans que l’enfant – qui deviendra plus tard la proie sexuelle de l’adulte – ne le sache (14). On retrouve d’ailleurs L’Immoraliste dans Les Faux-Monnayeurs par une discrète métonymie, puisque le livre volé est un guide de l’Algérie, c’est-à-dire le théâtre même des aventures pédérastiques de Michel, mais on retrouve également cette manière très troublante que Gide a d’érotiser la scène du vol dans une dimension perverse. Par exemple le jeu fétichiste avec le ruban jaune à la boutonnière de l’enfant qu’Édouard ne peut s’empêcher de caresser (93) : « Qu’est-ce que c’est que ça ! / C’est un ruban ; vous le voyez bien. » Oui, bien sûr c’est un ruban, mais au bout du doigt du chasseur de jeunes corps, c’est sans doute tout autre chose. Et l’on a du mal à ne pas penser à la manière dont Charlus accoste le jeune héros de la Recherche dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs, constituant son regard sous la forme de ce que Lacan appelle la pulsion scopique. Le regard ne sert pas à voir, il est constitué en organe qui déborde de beaucoup l’usage ordinaire de la perception : « Sous la pression de mon regard, il se rapprocha de nouveau de l’étalage. » (91) Puis, l’enfant relève la tête : « […] Mais non, mon regard était toujours là ; comme l’œil de Caïn ; seulement mon œil à moi souriait. » (91) Propos extraordinaires car imagine-t-on un instant que l’œil de Caïn puisse sourire, cet œil doublement métonymique puisqu’il est unique (synecdoque de nombre) et qu’il substitue le sujet regardé (Caïn) au sujet regardant (Dieu). Eh bien, on dira que l’œil de Caïn souriant, c’est tout simplement le regard du sujet pervers. À savoir le regard de la Loi qui, par le sourire, renverse la Loi en transgression, la culpabilité dont il est porteur en jouissance, l’interdit en autorisation. Il y a là tout un manège extraordinairement pervers d’autant plus que la proie, l’enfant, maîtrise lui aussi les enjeux de ce regard : « Dites donc… ça vous arrive souvent de reluquer les lycéens ? » (93) et plus tard explique à Édouard : « Si vous racontez à mes parents l’histoire du livre, je (il avait barré : vous détesterai) dirai que vous m’avez fait des propositions. Et plus bas : Je sors quotidie du lycée à 10 h. (15)» (95)

Chapitre « Le livre volé » de « Livre écrit, livre volé, livre différé. Perversion et sublimation dans Les Faux-Monnayeurs » (16)


© Marie-Françoise Leudet


(1)  Gide faisant référence à la pédérastie dans la Grèce antique, nous renvoyons à un document qui lui est consacré. Pour plus de lisibilité, nous l’avons séparé de celui-ci, mais il en est un volet explicatif.

(3)  En juin 1916, Madeleine, l’épouse d’André Gide, ouvre, par mégarde, une lettre adressée du front par Ghéon à Gide et découvre la vie secrète de son mari. En 1918, après le départ d’André Gide pour l’Angleterre avec Marc Allégret, elle brûle toutes les lettres qu’il lui avait écrites depuis leur adolescence : « Après ton départ, lorsque je me suis retrouvée toute seule dans la grande maison que tu abandonnais, j’ai brûlé tes lettres, pour faire quelque chose » (Journal 18 juin 1918).

(4)  Franck Lestringant, “Gide, révolutionnaire malgré lui”, interview retranscrite sur le site « Le Salon littéraire », 2012.

(5)  Le nom de Corydon est emprunté à Virgile, dans la 2ème églogue des Bucoliques qui commence ainsi : « Le berger Corydon brûlait pour le bel Alexis, les délices de son maître, et il n’avait pas ce qu’il espérait. » et Corydon de se lamenter « O cruel Alexis, tu dédaignes mes chants, tu n’es point touché de ma peine ; à la fin, tu me feras mourir. »

(6)  Alain Goulet est également l’auteur de André Gide, Corydon, Si le grain ne meurt, les Faux-monnayeurs, regards intertextuels, Actes du colloque international organisé par l’Association des amis d’André Gide les 12, 13 et 14 janvier 1984 à Paris : André Gide en question : le contemporain capital (1923-1925).

(7)  Uranisme : homosexualité masculine (du grec Ourania « la Céleste », surnom d’Aphrodite.)

(8)  Note de l’auteur : « L’Iliade a pour unique sujet la passion d’Achille… son amour pour Patrocle. Et c’est ce que l’un des plus grands poètes, et des plus profonds critiques du monde moderne – ce que Dante a fort bien compris, lorsque, dans son Enfer, il écrit avec une concision cathartique :

Achille
Che per amor al fine combatteo

Ce vers chargé de sens nous fait entrer profondément dans l’Iliade. La colère d’Achille contre Agamemnon, qui d’abord le fait se retirer du combat, l’amour d’Achille pour Patrocle surpassant l’amour de la femme, qui, nonobstant sa colère, le ramène enfin sur le champ de bataille, voici les deux pôles sur lesquels l’œuvre est axée. » J. A. Symonds,The Greeks Poets, III, p.80.

(9)  « Il chercha plus tard à se souvenir si l’ange l’avait pris par la main ; mais en réalité ils ne se touchèrent point et même gardaient entre eux un peu de distance. » (332)

(10)  Cette distance qui distingue Édouard des prédateurs du roman (Lilian, Passavant, Sophroniska…) n’exclut naturellement pas la proximité sexuelle.

(11)  Au schéma conjugal, Gide substitue une parfaite égalité entre Sarah et Bernard qui sont tous les deux vierges quand ils connaissent leur première nuit d’amour.

(12)  In Les Faux-Monnayeurs, Relectures. Textes réunis et présentés par Hélène Baty-Delalande, Publie.net (pour la version numérique), Février 2013, p.99-100.

(13)  Franck Lestringant, « Les Faux-Monnayeurs, dernier roman symboliste » in Lectures des Faux-Monnayeurs, 2012, Presses universitaires de Rennes.

(14)  L’Immoraliste, RR I, p. 618. Voir également la scène où dans la seconde partie Ménalque rapporte les ciseaux à Michel, voir enfin les scènes finales avec Moktir (p. 688-689). (Note de l’auteur).

(15)  Notons que les frères Molinier sont des adeptes de la rature. Voir celle très importante d’Olivier dans sa lettre à Bernard (211). (Note de l’auteur).

(16)  In Les Faux-Monnayeurs, Relectures. op. cit. p.77-78

 

 

 

 

Les nourritures terrestres

Long poème en prose écrit par André Gide, paru en 1897. Parfois appelé plus simplement Les Nourritures, cette œuvre littéraire parle du désir et de l’éveil des sens, et exprime une sensualité teintée de ferveur.

Gide y développe le thème du rapport à la matière et aux éléments naturels, dans une ode à la fois lyrique et sensuelle. À travers l’œuvre transparaît un enthousiasme quasi-extatique pour la vie, faisant du texte une sorte d’évangile de l’éveil des sens ; en effet, il semble que la sensualité y fasse presque office de profession de foi, voire de nouvelle religion, tant on y sent de ferveur et d’émotion, notamment pour la terre, les récoltes, les fruits, tout ce qui est charnel et charnu, tout ce qui peut être foulé, palpé, humé… Le texte tout entier peut être considéré comme une véritable hymne à la libido sentiendi.

En filigrane, c’est aussi de sexualité et d’eros qu’il s’agit, même si ce thème n’est pas vraiment évoqué de manière directe dans le livre. En ce sens, on peut interpréter l’œuvre comme une hyperbole sur le désir et sur l’érotisme, l’évocation des moissons et des « nourritures » ayant valeur de symbole du corps désiré. C’est, avant tout, un livre sur le désir, sur la soif, les objets évoqués servant de prétexte à l’expression de ce désir, souvent inextinguible, irrépressible, débordant, qui parvient à magnifier, à transcender le monde tout entier.

 

 

 

 

 

André Gide et Oscar Wilde : deux personnalités hors-normes. Il nous a semblé opportun, dans ce livre riche en textes et en photos, dont de très nombreuses en couleur, de replacer leur histoire dans un contexte appelé La Belle Epoque, avec ses nombreux salons littéraires, ses cafés, ses revues, ses auteurs et ses artistes, peintres, caricaturistes, créateurs de mode. Nous voyons comment cette courte période, étrangement faste pour la liberté d’expression, a permis l’éclosion de tant de talents mais aussi les limites de la permissivité d’une société vertueuse envers ses saltimbanques. Certains d’entre eux l’ont payé au prix fort : ainsi Wilde, brisé par un procès et des années d’emprisonnement. D’autres, plus prudents, tel Gide, ont senti venir l’orage, et différé provisoirement l’affirmation de leurs goûts. Leurs oeuvres et leur mode de vie ont constitué un véritable laboratoire d’idées neuves, et une tentative pour faire sauter interdits et conformismes.

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