Discours de Hollande lors de la commémoration de la bataille de Verdun (2016)

“Nous sommes ici rassemblés à Verdun sur la terre du courage et du sacrifice. Il y a cent ans, l’endroit paisible où nous nous trouvons était l’antichambre de l’enfer.
Au lieu de cette forêt, il n’y avait qu’un champ maculé de sang, qui ne cessait d’être retourné par les bombardements. Au lieu de ces prairies, une immense plaine où les restes humains se mêlaient à la boue. Au lieu de ce silence, le vacarme assourdissant des tirs d’artillerie, du sifflement des projectiles et les râles des blessés suppliant qu’on vienne les chercher.
Et à votre place, il y avait des jeunes qui avaient dans la tête les rêves qu’on nourrit à vingt ans et qui livraient pourtant, sous une pluie d’acier, un interminable combat.
La bataille de Verdun fut un déluge de feu et de fureur. Elle aura duré trois cents jours avec des avancées et des reculs, avec des assauts et des replis, avec des conquêtes valeureuses et des retraites courageuses. A Verdun, 60 millions d’obus ont été tirés, des tonnes d’explosifs, des produits toxiques qui ont souillé pour longtemps la terre de Meuse. A Verdun, neuf villages furent entièrement détruits, « morts pour la France ». Il n’en reste plus rien aujourd’hui qu’une empreinte sur le sol, comme si le village lui-même avait été enseveli.
La bataille de Verdun, c’est un cimetière humain fait de plus de 300.000 tombeaux, autant d’Allemands que de Français, indistinctement unis dans ce charnier. Avec Angela MERKEL, je m’incline devant eux et je pense à tous les soldats qui sont venus ici, parfois de tout près, des deux côtés du Rhin, parfois de très loin – du Maghreb, d’Afrique et même d’Extrême-Orient. Ils s’appelaient Gustave, Samuel, Heinrich, Mohamed. Ils étaient catholiques, protestants, juifs, musulmans ou ne croyaient en aucun dieu. Ils étaient des humains dans un monde qui ne l’était plus.
Des monuments leur ont été dédiés, nombreux. Ils sont tout autour de Verdun – des nécropoles, des stèles, des lieux de mémoire. Le dernier fut inauguré par le président CHIRAC il y a dix ans ; c’est le mémorial aux combattants musulmans.
Mais aujourd’hui, cent ans après, les morts n’ont plus d’uniforme ni de religion. Nous ne distinguons plus les nationalités, les origines ou les lieux. Nous célébrons ceux qui sont tombés, pas simplement à Verdun mais lors de toutes les batailles de la Grande Guerre.
C’est le sens de toute commémoration et c’est encore plus vrai à Douaumont, dans cette nécropole aux 16 000 croix, dans cet endroit de la mémoire nationale qui est devenue la mémoire européenne.
Ici, c’est l’histoire qui nous parle et nous livre ses implacables leçons.
La première de ces leçons, c’est de se souvenir de l’engrenage infernal qui a conduit l’Europe à sa perte à l’été 1914. Certains ont pu parler de suicide, car il y va des civilisations comme des individus : elles sont mortelles, comme l’avait dit Paul VALERY. Cet enchaînement n’était pas fatal ; c’est celui des nationalismes, des impérialismes, des rivalités et des peurs quand chacun croyant défendre ses intérêts travaille en définitive à la perte de tous.
C’est pourquoi, dès la fin de la Grande guerre, après cette épouvantable saignée, des voix clairvoyantes s’étaient levées en Europe pour appeler à une sécurité collective. Deux hommes d’Etat, comme l’a rappelé Angela MERKEL, Aristide BRIAND et Gustav STRESEMANN, avaient signé un accord à Locarno par lequel la France et l’Allemagne renonçaient pour toujours – pour toujours – à se faire la guerre.
Leur exemple inspira les anciens combattants de toutes les Nations qui s’étaient réunis ici même à Douaumont, au pied de l’ossuaire, le 12 juillet 1936 et ils avaient fait, au milieu des périls qui s’annonçaient, un serment, celui de sauvegarder la paix.
Ils furent impuissants à empêcher une nouvelle guerre plus meurtrière encore, qui déchira le monde entier et qui produisit la Shoah.
L’esprit du serment de Douaumont n’a cependant pas été oublié.
Verdun est devenue la ville symbole de la réconciliation franco-allemande, d’abord. C’est autour du souvenir de la Grande Guerre que Konrad ADENAUER et Charles de GAULLE se sont retrouvés à Reims en 1962 – et vous avez rappelé leur geste, chère Angela, en remettant tout à l’heure à la ville de Verdun, le prix qui porte leur nom.
C’est ici même à Douaumont, il y a cinquante ans exactement, que le Général de GAULLE a conclu son discours pour le cinquantenaire de la bataille, en appelant à une nouvelle coopération entre la France et l’Allemagne – je le cite – « pour que l’Europe se réorganise comme le foyer capital de la civilisation et le guide principal d’un monde tourné vers le progrès ».
C’est ici encore, à Verdun, que François MITTERRAND et Helmut KOHL se sont donné la main pour sceller cette amitié mais surtout pour la mettre au service de l’Europe et engager une nouvelle étape de sa construction autour d’un principe que je rappelle ici : la liberté de circulation, celle des personnes comme celle des biens.
Aujourd’hui, chère Angela MERKEL, nous sommes ensemble, vous qui avez vécu les déchirures de la Guerre froide, puis la réunification de votre pays, moi qui ai grandi dans une Europe qui pensait que son destin n’était qu’à l’ouest, et nous sommes aujourd’hui au coude à coude pour affronter les défis du moment, et d’abord l’avenir de l’Europe. Car, nous le savons, au désenchantement a succédé le dépit et au doute la suspicion et pour certains, le rejet, voire la séparation.
Les forces de la division, de la fermeture, du repli sont de nouveau à l’œuvre. Elles cultivent les peurs et instillent la haine, utilisant les faiblesses, les retards, les erreurs, les fautes sans doute. Elles dénoncent l’Europe comme la cause du mal, oubliant que c’est du malheur qu’est née l’Europe.
Notre devoir sacré est inscrit dans le sol ravagé de Verdun ; il tient en quelques mots : aimons notre patrie mais protégeons notre maison commune, l’Europe, sans laquelle nous serions exposés aux tempêtes de l’histoire.
Et nous savons parfaitement que le temps qu’il faudrait pour la détruire serait infiniment plus court, plus bref que celui, long, qu’il a fallu pour la bâtir. Rappelons ici, fièrement, à Verdun, que l’Union européenne est la plus vaste communauté des pays démocratiques, qu’elle demeure une référence pour tant de peuples qui rêvent eux aussi de paix ; mais reconnaissons aussi lucidement que ce grand espace est fragile ; que son projet se dilue à mesure qu’il se complique et qu’il se perd à force de n’agir que dans l’urgence.
Alors, par leur histoire, par leur amitié, par la force de leurs relations, la France et l’Allemagne ont des responsabilités particulières.
La responsabilité de porter une ambition européenne pour assurer plus de protection et de sécurité à nos peuples.
La responsabilité d’assurer pleinement la défense de notre continent dans le cadre de nos alliances et de donner à l’Europe, les moyens d’agir dans le monde pour la solidarité et le développement.
La responsabilité de mettre fin à des conflits qui sont à nos portes et c’est ce que nous avons fait ensemble, au coude à coude, chère Angela, pour l’Ukraine, dans le cadre du Format Normandie.
La responsabilité aussi, de lutter dans le respect du droit et des libertés contre le terrorisme, le fanatisme, la radicalisation.
La responsabilité aussi, d’accueillir les populations qui fuient les drames et les massacres et cherchent refuge là où elles pensent être reçues dignement – et c’est ce que plusieurs pays, dont le vôtre, ont fait courageusement ces derniers mois.
Aujourd’hui, c’est une réponse commune, avec des règles respectées qui est encore attendue. Ce que nous enseignent les événements de ces dernières années, peut-être même de ces dernières mois, c’est que l’Europe est capable de surmonter les plus grandes difficultés, à la condition de faire preuve de solidarité et de responsabilité. C’est ainsi que nous avons pu régler la crise de la zone euro : rien n’aurait été possible si la France et l’Allemagne n’avaient pas agi de concert. Et c’est ce que nous devons encore faire face au chômage et notamment celui des jeunes.
Nous ne devons jamais oublier, ici surtout, que l’histoire peut être tragique, qu’elle est faite de bouleversements et d’accélérations qui tout à coup peuvent jeter un pays, une région – on le voit au Moyen-Orient – dans le chaos.
Mais la France et l’Allemagne ont une conception de l’Europe qui va au-delà de la protection de ses frontières – nécessaire – et de la défense de sa population. Nos deux pays ont vocation à porter un projet qui retienne l’espérance et donne un sens au progrès.
L’Europe est une culture, un mode de vie, un modèle social. Elle ne se résume pas à des institutions mais à des projets, à ce qu’elle permet de faire ensemble ce que séparément chacun serait trop à l’étroit pour réaliser.
L’Europe, c’est un partage d’expériences, d’échanges, de connaissances qui démultiplient les talents nationaux mais c’est aussi une exigence de citoyenneté, de participation et de démocratie et c’est ce qui a paru le plus manquer aux peuples, au point de leur laisser croire que l’Union européenne entraverait leur souveraineté et leurs choix.
Vous représentez, vous les jeunes qui sont rassemblés ici, l’avenir de nos deux pays.
Vous êtes par vos visages la diversité de notre continent. Vous êtes le 21e siècle. A la différence de vos parents, de vos grands-parents et même de vos arrière-grands-parents dont vous nous avez montré les photos, vous n’avez connu l’Europe qu’unie et pacifique mais vous êtes aussi inquiets devant la persistance du chômage, la montée des violences, la résurgence des extrémismes.
Alors vous voulez être à la fois libres et respectés, solidaires et responsables, ouverts au monde et protégés de lui.
Vous êtes Français et Allemands, Allemands et Français, de naissance ou d’adoption mais vous êtes Européens par conviction, non pas parce que vous auriez peur simplement que reviennent les tragédies du passé, mais parce que vous voulez être les actrices et les acteurs du monde de demain avec nos valeurs, avec nos principes.
Souvenons-nous, souvenez-vous des soldats innombrables tombés ici.
A Verdun, il y a cent ans, l’enjeu pour ceux qui combattaient était d’échapper à la mort et de la donner. Aujourd’hui, c’est la puissance victorieuse de la vie qui fait entendre sa voix. Cette voix, c’est la vôtre. Cette voix, elle est européenne.”

Discours du général De Gaulle et cérémonies lors de la commémoration de la bataille de Verdun (1966)

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