CRISPR Cas9, une invention plus qu’inquiétante! (Vidéo)

Les “ciseaux à découper l’ADN” suscitent d’immenses espoirs de traitement des maladies génétiques. Mais cette technologie inquiète aussi sérieusement les services de sécurité.

Le grand patron du renseignement américain a été le premier à tirer le signal d’alarme, en février 2016. Dans un rapport déclassifié par la CIA, James Clapper a classé CRISPR Cas9dans la catégorie des « armes de destruction massive » potentielles. Pour lui, cette technologie utilisée dans des milliers de laboratoires doit être considérée comme le programme nucléaire nord-coréen, les armes chimiques syriennes et les missiles de croisière russes ! (…)

CRISPR Cas9, c’est l’association d’un brin d’ARN (de l’ADN à une seule hélice) qui sert de guide à une enzyme (CAS9) permettant de couper, remplacer, inactiver, modifier le gène que l’on cherche à atteindre/

La technique est plus précise, plus rapide et nettement moins chère que tout ce qu’on utilisait jusque-là. Elle s’est donc répandue comme une trainée de poudre : plus de 3000 laboratoires dans le monde utilisent cette technologie. (…)

Certains scientifiques ont déjà mis leurs idées en pratique sur des animaux. Une équipe chinoise a donné naissance à des chiens nés avec le double de leur masse musculaire habituelle. Aux Etats-Unis, une entreprise du Minnesota a créée des vaches laitières sans cornes. De leur côté, des chercheurs californiens ont réussi à améliorer la vision chez des rats atteints d’une forme de cécité d’origine héréditaire. A chaque fois, l’utilisation de CRISPR Cas9 a été décisive.

Après les animaux, les laboratoires ne vont pas tarder à faire leurs premières applications à l’homme. En novembre 2016, une équipe chinoise a annoncé des premiers essais dans le cadre d’un traitement contre une forme de cancer. Une équipe britannique a quant à elle obtenu l’autorisation de mener des expériences sur des embryons humains. Mais pour l’instant, il s’agit de faire de la recherche : pas question de produire un « bébé génétiquement modifié ».

Autre secteur prometteur pour CRISPR Cas9 : l’agro-industrie. L’université de Pennsylvanie a mis au point un champignon de Paris qui ne brunit plus quand on le coupe. (…)

Jean-Claude Ameisen, l’ancien président du Comité consultatif national d’éthique, souligne un autre problème : “Contrairement aux OGM actuels, on ne peut pas déceler la trace de la modification génétique avec ces nouvelles méthodes. Et donc comment rend-on identifiable ce qui n’est pas traçable ?”

En attendant que la justice Européenne règle la question du statut de ces plantes, les comités de bioéthique multiplient les réunions à l’échelle internationale. Pour Hervé Chneiweiss, le président du comité d’éthique de l’INSERM, « il faut un consensus mondial pour mieux connaître les effets délétères éventuels de ces techniques pour mieux les encadrer ».

Pour l’instant, la plupart des expériences menées sont des thérapies géniques classiques, telles qu’on les pratique depuis de nombreuses années. Mais ce qui inquiète, c’est l’éventuelle modification abusive du génome humain.

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Certaines expériences peuvent effectivement faire réfléchir, comme celle qui est menée dans le cadre de la lutte contre le paludisme. Cette maladie qui fait encore 450 000 morts par an, est transmise par une espèce de moustique, l’anophèle. Eric Marois, chercheur à l’INSERM, explique :

Grâce à CRISPR Cas9, on a enlevé un gène chez certains moustiques afin de les rendre résistants au paludisme. (…)

Eric Marois appelle à la prudence : « Il est quand même vertigineux de se dire que, pour la première fois, on est capable de modifier l’ensemble des individus d’une espèce à l’échelle de la planète. Je serais très prudent avec les approches d’éradication. Il faut d’abord s’assurer que l’espèce n’a pas un rôle essentiel dans l’écosystème ».

En décembre dernier, plus de 150 ONG internationales ont demandé un moratoire sur le forçage génétique.

Jennifer Doudna exprime également ses craintes. Dans le magazine scientifique Nature, elle explique qu’un jeune doctorant a créé un virus qui, une fois respiré par des souris, provoque des mutations dans leurs poumons. Jennifer Doudna souligne qu’une minuscule erreur de conception aurait pu permettre que ce virus fonctionne aussi chez l’homme :

« Il m’a semblé incroyablement effrayant qu’il y ait des étudiants qui travaillent sur une telle chose. Il est important que les gens commencent à comprendre ce que cette technologie peut faire ».

L’idée d’un moratoire n’est pourtant pas bien accueillie dans la communauté scientifique. (…)

Mais cette technologie est en réalité déjà sortie des laboratoires. Pour 150 dollars, on peut acheter sur internet des « kits CRISPR » et modifier chez soi une bactérie grâce un mode d’emploi fourni. Les clients sont des bricoleurs de génome qui se nomment « biohackers ». Ce mouvement, né aux Etats-Unis où il compte des milliers d’adeptes, défend l’idée que l’on peut tous faire de la biologie dans son garage ou dans des « laboratoires participatifs ». Quitterie Largeteau, spécialiste française du biohacking explique : « Ces kits sont conçus pour être utilisés sans formation, comme une recette de cuisine. Mais ils ne permettent de faire que ce qui est prévu. Il y a un code d’éthique chez les biohackers. Personne ne travaille sur l’homme ou des organismes pathogènes ».

Et si cette technologie tombait dans des mains moins bien intentionnées ?(…)

Olivier Lepick, chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique, confirme : “On voit mal comment on pourrait dénier à une organisation terroriste suffisamment puissante l’accès à ces techniques.”

Dans son rapport, James Clapper fait aussi état des menaces qui pèsent sur l’économie. Sous couvert d’anonymat, un directeur de recherche français évoque un scénario envisagé :

« Imaginez que quelqu’un modifie une pomme de terre pour la rendre toxique. Vous en introduisez quelques exemplaires sur le marché. Vous avez quelques victimes. En un mois, ce secteur économique s’effondre. »

En décembre 2015, la France met en place un Conseil national consultatif pour la biosécurité constitué d’experts. Un de ses membres confirme que CRISPR Cas9 fait partie de leurs préoccupations. Les services de renseignements surveillent ceux qui s’initieraient de manière trop poussées aux techniques de manipulation de génome. Le même directeur de recherche explique :“La DGSI est très attentive aux doctorants que nous prenons dans nos labos. Une fois, on m’en a refusé un. En général, on ne vous dit pas pourquoi”.

Olivier Lepick estime qu’on « va aller vers un renforcement de ce type de surveillance. Le problème de ces technologies, c’est que leur détournement peut être envisagé de manière beaucoup plus évidente qu’il y a seulement une dizaine d’années ».

Au rythme où vont les nouvelles technologies, il y a donc de quoi s’inquiéter sur l’évolution des utilisations de CRISPR Cas9.

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