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Conte du labrador blanc

Conte du labrador blanc

Il était une fois des rois venus d’Orient pour adorer l’Enfant. Le premier offrit de l’or. Le deuxième, de l’encens. Le troisième, de la myrrhe. Puis ils s’en retournèrent aux tentes que les serviteurs avaient dressées pour eux et la nombreuse cour qui les suivait.

Or le peintre des rois avait un labrador blanc comme les sables, avec sur le dos une ligne rousse comme les sables aussi. Il lui avait été offert par Pharaon alors que la caravane passait par l’Egypte, en remerciement d’une peinture, et s’appelait Kheops. Bon chien, éveillé, affectueux, mais terrible comme peuvent l’être les pharaons, ce qui se traduisait dans sa nature canine par un tempérament bêtisier. Le campement était aménagé depuis une heure que déjà il avait rongé un piquet de tente (laquelle s’était effondrée sur le trésorier), mangé une babouche brodée d’argent qui d’ordinaire chaussait le pied droit du sénéchal, machouillé l’épée damassée du connétable. Il avait aussi : avalé la bride en cuir de Cordoue d’un dromadaire, déchiqueté le turban du ministre – et on était à la recherche d’un petit miroir précieux qu’un valet avait perdu des yeux un instant.

C’est quand il fila avec un parchemin dans sa gueule, poursuivi par le peintre des rois qui venait d’y peindre la scène de l’Adoration des Mages, que la colère gronda dans la royale caravane. Mais le labrador avait passé les portes du campement.

Joseph venait de ranger dans un coin de l’étable l’or, l’encens et la myrrhe, quand le labrador comme les sables entra. Il ignora le bœuf et l’âne endormis à force de souffler sur l’Enfant pour lui tenir chaud, baguenauda de droite et de gauche, mais, étonné par le spectacle de la Mère allaitant l’Enfant, s’assit devant eux. Sa queue était comme l’éventail qui rafraîchit Pharaon. Il vint près de Joseph et déposa le parchemin à ses pieds. Joseph le ramassa et s’émerveilla de l’image où il reconnut la Mère et l’Enfant, lui-même, les rois et leur suite, le bœuf, l’âne. Il s’émerveilla aussi qu’un chien la leur ait apportée. Il tapota le crâne du labrador, le labrador qui connaissait les politesses lui donna la patte. Le chien entreprit ensuite d’inspecter l’étable. Il trouva l’or, y donna du croc : c’était du bon or pur. Il trouva l’encens, la respira : il éternua. Il trouva la myrrhe, y donna de la langue : l’amertume le fit grimacer et reculer.

Le labrador blanc et roux comme les sables revint souvent à l’étable. Toujours il apportait un cadeau : un matin une canne au pommeau de jade, un midi une fibule des steppes, un soir une étoffe de Syrie. Et le grand panetier cherchait sa canne, l’échanson sa fibule, le bourreau son étoffe. Quant au cartographe, il cherchait une carte sur laquelle il avait mis au propre tout l’Orient – « Tout l’Orient, répétait-il furieux, j’y travaillais depuis sept ans et c’est ce maudit chien qui l’a englouti ! » Ce à quoi le peintre des rois n’avait pas grand chose à répliquer. Lui-même avait frappé à toutes les maisons de Bethléem en demandant si on avait vu son enluminure.

Tandis qu’il se morfondait à l’idée de la peinture perdue, où il avait mis tant de fougue à rendre la beauté nouvelle de cette scène qui figurait de riches rois s’agenouillant devant un enfant nu dans une étable, l’idée lui vint d’y retourner. Le labrador blanc comme les sables marchait sur ses talons. Rien n’avait changé dans l’étable, si ce n’est qu’à une poutre il reconnut, accrochée, son enluminure. Joseph insistait pour la lui rendre, mais le peintre refusa : « Mes maîtres ont offert à cet Enfant des cadeaux de prix, et je ne vous offrirais pas cette peinture ? Gardez-la, je vous en prie. Je n’aurais pas eu l’idée de vous l’offrir, car je la destinais à mes maîtres. Je leur en referai une, elle sera moins belle ; mais chacun aura eu selon sa vraie gloire. » Par contre Joseph insista pour qu’il rendît la canne au grand panetier, la fibule à l’échanson, l’étoffe au bourreau. « Ce maudit chien (le peintre disait cela avec affection) n’aurait-il pas apporté une carte, également ? » On remua la paille, on ne trouva rien.

Peu après, une nuit, un songe avertit les rois mages qu’il leur fallait éviter le palais d’Hérode au retour. Le peintre et le labrador blanc comme sable vinrent faire leurs adieux à la Sainte Famille, avec tristesse. La nuit suivante c’est encore un songe qui prévint Joseph de fuir en Egypte. Il prépara leurs modestes paquets. Il emballa l’or, l’encens et la myrrhe, quelques hardes. Puis il s’assit, accablé par la tâche. Partir avec un nouveau-né sur les routes, un enfant que Hérode cherchait à faire périr ? Sans connaître le chemin pour rejoindre l’Egypte ? Sans étoile pour leur indiquer la direction ? Si seulement le peintre leur avait laissé le labrador, il venait de là-bas, il les aurait guidés.

Tandis qu’il se lamentait, la Vierge décrocha l’enluminure de la poutre qu’il avait oublié d’emballer. En la roulant, elle vit qu’au verso de la peinture était représentée une carte de tout l’Orient, il y avait Bethléem, et les villes d’Egypte, et le chemin pour y parvenir. Après que ses maîtres avaient adoré l’Enfant, et empressé de peindre ce moment, le peintre des rois avait pris le premier morceau de parchemin qui lui tombait sous la main, dans la pagaille de l’emménagement, sans voir sur l’autre côté la fameuse carte après laquelle le pauvre cartographe courait depuis. Et c’est grâce au cartographe – au peintre, plutôt – non, au chien – ou au trois ensemble qui ne le surent jamais, que la Sainte Famille put quitter sereinement l’étable et prendre la route de l’Egypte d’où était originaire le labrador blanc comme les sables, avec sur le dos une ligne rousse comme les sables aussi.

Samuel Martin – Présent

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