Acédie?

Acédie?

Nos sociétés, marquées par l’instabilité, l’incapacité de tenir des engagements, la perte de sens et la désespérance, souffrent en réalité de ce que la tradition monastique appelle l’acédie. Elles sont invitées, pour en guérir, à redécouvrir la saveur de Dieu, l’élan du désir, la persévérance et la fidélité qui conduisent à la vraie joie.

1. « Acédie » est l’équivalent français du mot grec « akèdia », qui veut dire « manque de soin». Chez les philosophes grecs, il s’agissait du manque de soins pour les morts, du fait de ne pas enterrer les morts, attitude qui apparaissait totalement inhumaine. Au IVe siècle, les Pères du désert ont utilisé ce terme pour désigner le manque de soin pour sa vie spirituelle.

2. Dans le milieu chrétien, le premier à en parler est Évagre le Pontique, l’un de ces Pères du désert, qui va synthétiser et mettre en forme toute la tradition du désert, initiée par saint Antoine, le Père des moines. Évagre développe sa doctrine à partir du récit biblique de l’Exode, qui symbolise notre itinéraire spirituel : de même que le peuple d’Israël, avant d’entrer en Terre promise, a dû affronter sept nations ennemies (selon Deutéronome 7,1), sans parler de l’Égypte qu’il avait fuie, de même nous devons affronter, dans notre vie spirituelle, huit mauvaises pensées. Parmi ces huit mauvaises pensées identifiées, l’acédie, le « démon de midi », est décrite comme particulièrement dangereuse, car elle se trouve à la frontière entre le charnel et le spirituel.

3. L’acédie va toucher deux dimensions essentielles de notre condition incarnée : la dimension spatiale et la dimension temporelle. Pour ce qui est de la dimension spatiale, l’acédie provoque chez le moine le sentiment d’étouffer dans sa petite cellule et l’envie de partir ailleurs ; pour ce qui est de la dimension temporelle, elle donne au moine le sentiment que la journée ne finira jamais et qu’il doit partir faire autre chose. Le côté tout à fait redoutable de ce « démon de midi », c’est qu’on ne l’attend pas et qu’il nous surprend.

4. Évagre donne des descriptions humoristiques de ce moine pris par l’acédie et des cinq manifestations principales de ce mal : 1°) l’instabilité corporelle ; 2°) un souci exagéré de soi-même, de sa santé et de son confort ; 3°) un dégoût pour son devoir d’état ; 4°) un minimalisme dans ses devoirs ; 5°) une forme de désespoir. En même temps que ces cinq manifestations, Évagre identifie cinq remèdes très simples pour en sortir : 1°) pleurer ; 2°) soigner son hygiène de vie ; 3°) utiliser la méthode antirrhêtique et, comme le Christ, s’appuyer sur l’Écriture : 4°) penser à la mort ; et 5°) le plus important : tenir, durer coûte que coûte.

5. Cette doctrine concernant les péchés capitaux va persister dans le monde monastique. Mais, quelques siècles plus tard, le pape saint Grégoire le Grand va mystérieusement la changer en ce qui concerne l’acédie. En effet, au Moyen Âge, on aime établir des tableaux avec des correspondances entre tout ce qui est lié au chiffre sept. Saint Grégoire le Grand réduit donc le nombre des péchés capitaux à sept, et il supprime l’acédie en l’intégrant dans la tristesse. Pendant quelques siècles, il y a donc deux listes parallèles de péchés : sept chez les fidèles, et huit chez les moines. Finalement, saint Thomas d’Aquin solutionnera les choses en réintégrant l’acédie dans la liste des péchés capitaux, à la place de la tristesse, et en redéfinissant ce péché comme « une tristesse de Dieu » et « un dégoût de l’action » et en donnant comme remède l’Incarnation et son mystère : face au désespoir, l’homme risque de chercher son bonheur dans des choses immédiatement atteignables ; mais le Christ, dans son humanité, nous aidera par sa grâce et nous rendra capable d’atteindre ce pour quoi nous sommes faits, si nous y consentons.

6. L’époque moderne a oublié l’acédie parce qu’elle est devenu légaliste et qu’elle a perdu l’amour de Dieu et le dynamisme de sa recherche. Pourtant, on peut dire que l’acédie est, d’une certaine manière, le mal de notre temps. L’acédie est née dans le monde monastique, mais ce mal n’est pas réservé aux moines, loin de là ! Nos sociétés sont profondément acédiaques : quand on n’arrive plus à vivre la vocation divine, on se tourne naturellement vers ce qui est attirant et atteignable, on rabaisse l’objet de son désir et on est incapable de tenir ses engagements, comme les hommes et femmes de notre temps.

7. Le péché d’acédie est dangereux car il se cache et on le méconnaît. La vraie solution est une sortie de soi, un décentrement de soi-même. Voilà ce que sera notre vie dans l’éternité et c’est ce qui nous conduit à la vraie joie, dès maintenant.

Le mot de la fin est lié à la joie, car l’acédie est avant tout un péché contre la joie
Évagre avait bien dit que l’acédie, lorsqu’on était fidèle, se terminait par un état de joie. Saint Thomas d’Aquin a bien montré que l’acédie est un péché contre la joie. En réalité, la solution n’est pas de sortir extérieurement de son monastère, de sa cellule, de son couple, de sa vie de prêtre ; elle n’est pas de pousser les murs et de trouver des compensations en s’éparpillant, en se divertissant.

La vraie solution est une sortie de soi, un décentrement de soi-même

C’est cela, la joie : ne plus se regarder, être capable de s’ouvrir à l’autre, à Dieu. Tel est le changement radical : ce n’est plus une sortie extérieure, mais cela devient une « extase », une sortie de soi ; non pas un moment d’ivresse, mais un radical décentrement de soi qui va être un critère qui ne trompe pas et qui va permettre, dans notre vie quotidienne, de retrouver ce bonheur anticipé dès ici-bas par la prière, par la foi, par les sacrements, par la vie de charité, par l’attention aux plus pauvres. Retrouver déjà ce vrai bonheur est possible, car la vie de Dieu est elle-même décentrement de soi. Dieu, en sa propre vie, n’est qu’altérité, ouverture ; chaque personne divine est totalement désappropriée d’elle-même et totalement ouverte aux deux autres.

Telle sera notre vie dans l’éternité.

Nous pouvons, dès à présent ici-bas, vivre ce bonheur qui sera notre vie éternelle, par un radical décentrement de nous et une désappropriation de nous-mêmes. Voilà le secret de la joie !

Quand on n’arrive plus à voir notre vocation à rejoindre Dieu, on se tourne alors vers ce qui est attirant et atteignable, on rabaisse notre objet de notre désir : c’est vraiment le monde moderne…

Comme je l’indique en sous-titre de mon dernier livre, Le démon de midi, l’acédie, est « le mal obscur de notre temps ». Pourquoi « le mal obscur » ? Parce que le propre de l’acédie, c’est qu’on ne la voit pas. Comme le disait très finement Évagre, à midi on ne se méfie pas, donc on ne se rend pas compte qu’on est dans l’acédie. Et le propre de l’acédie, c’est qu’elle touche des personnes qui ne se rendent pas compte qu’elles sont touchées. C’est son côté redoutable : des petites infidélités toutes simples, au départ, nous conduisent petit à petit très loin. Je pense que c’est le mal de notre temps

Nous sommes tous dans une société acédiaque, dans un monde pris par l’acédie avec l’incapacité de tenir les engagements

C’est le zapping permanent : on passe son temps à passer d’un truc à l’autre, on ne persévère plus, on ne finit pas ce qu’on a commencé, on est dans une recherche effrénée de sensationnel, de nouveauté… Et on a du mal à retrouver la nouveauté de la Parole de Dieu, la nouveauté de l’annonce de ce Dieu qui nous déconcertera toujours. Ce Dieu-là est vraiment nouveau. Il est la vraie nouveauté, il est le secret de notre joie !

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