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Une révolution sous nos yeux de Christopher Caldwell

Une révolution sous nos yeux de Christopher Caldwell

Christopher Caldwell est américain. Editorialiste pour l’hebdomadaire Weekly Standard, il est l’auteur de l’ouvrage Une révolution sous nos yeux, publié dans sa version française aux éditions du Toucan.

— Peut-on considérer que l’actuelle crise migratoire constitue un phénomène spécifique, lorsqu’on la compare aux flux migratoires précédents ayant débouché en Europe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale ?

— Pas vraiment. C’est une crise, mais elle se produit dans le contexte d’une vague démographique et culturelle plus large. Cette vague a débuté avec un nombre très faible d’immigrés dans les années cinquante. Elle a désormais considérablement accru en ampleur.

L’actuelle immigration qui se dirige vers la France (et la transformation culturelle qui en est la conséquence) ne ressemble à rien de ce qui a pu être vu à l’époque moderne. De puissants acteurs de la vie politique francaise – juristes, fonctionnaires, intellectuels, et les immigrés les plus récents eux-mêmes – militent activement pour que ce phénomène s’intensifie.

L’immigration massive n’est pas simplement un « défi » lancé au système politique français. Elle est un élément de base du système politique français.

— En Europe, il existe une confusion sémantique dans l’usage des expressions « migrants » et « réfugiés ». Cette confusion entraîne, dans l’esprit de nombre d’Européens, le sentiment d’avoir une « dette morale » envers les « migrants », qu’ils devraient donc nécessairement accueillir. Pensez-vous que cette confusion empêche les nations européennes de réagir avec bon sens ?

— Il ne faudrait pas faire de confusion entre ces deux mots. Notre devoir envers un prochain dont la maison a été entièrement brûlée est différent de notre devoir envers un prochain qui préfère tout simplement notre maison à la sienne. Il nous faut appréhender la situation des réfugiés avec charité et compassion.

Mais le droit automatique à l’asile est un anachronisme. Rétrospectivement, cela sera vu comme un luxe constitutionnel, adapté lorsque les demandeurs d’asile venaient par dizaines ou centaines, et non par millions. Les élans de charité de l’Occident sont compréhensibles, et même admirables. Mais, dans le contexte actuel d’immigration massive, encourager ces élans fait courir un danger aux cultures et aux constitutions des pays d’Europe.

— L’Allemagne de Mme Merkel est la nation d’Europe à avoir accueilli le plus grand nombre de « migrants » ces derniers mois. Faut-il relier cela à la culpabilité du peuple allemand depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale ? Existe-t-il des phénomènes similaires dans d’autres pays européens ?

— Il est presque certain qu’Angela Merkel ressent un tel lien historique. Il est aussi possible qu’elle souhaite expier les positions de son gouvernement vis-à-vis de la Grèce à propos de la dette ces dernières années, qui ont donné de l’Allemagne l’image d’un pays obstiné, impitoyable et souvent contre-productif.

Le gouvernement d’un pays peut charger ses propres citoyens d’expier ses échecs historiques. Les efforts des Etats-Unis pour expier ses origines esclavagistes en sont un exemple. Le problème, avec l’invitation de Merkel aux migrants, c’est qu’elle pèse sur d’autres pays. Cela a demandé d’énormes sacrifices à la Grèce, à la Macédoine, à la Croatie, à la Serbie, à la Slovénie, à la Hongrie et à d’autres pays voisins, qui ont été enrôlés de force dans une sorte de corvée des droits-de-l’homme afin d’ériger un monument à la supériorité morale allemande.

— Les médias dominants affirment bien souvent que l’immigration, qu’elle soit légale ou clandestine, constitue « une chance pour l’Europe ». Mais les récents événements à Cologne ou à Calais semblent prouver le contraire…

— La chance à laquelle la presse fait référence est avant tout économique. Ces opportunités viennent du fait que l’immigration trouble les structures économiques anciennes, établies et, selon eux, inefficaces : cela va des syndicats à l’Etat-Providence. Mais il est tout aussi certain que l’immigration bouleverse les structures culturelles et morales. Ces dernières ont de la valeur, y compris une valeur économique, même si les économistes négligent souvent de la mesurer.

— Dans votre ouvrage, vous insistez sur l’impact de l’islam sur le comportement des immigrés d’origine extra-européenne. Cette appartenance religieuse est-elle la principale cause des « conflits de loyauté » qui déchirent de nombreuses banlieues européennes ?

— Nous devons être prudents lorsque nous définissons les termes. Le conflit dans les banlieues et dans les médias de masse est rarement entre l’islam et le christianisme. Il se situe principalement entre la religion et l’absence de religiosité. L’islam offre du dynamisme, de la révérence, un sentiment de l’histoire et de l’appartenance. Le sécularisme européen (même si les Français préfèrent l’appeler « laïcité ») n’offre que des consolations secondaires : le sexe, l’argent, les achats. Le premier système donne naissance à des familles et à des enfants. Le second, non. En réalité, il se pourrait que l’absence d’appartenance religieuse des Européens soit à la racine de ces conflits, et non un excès d’appartenance religieuse chez les immigrants.

Mais le problème n’est pas uniquement religieux ou métaphysique. Il existe également des problèmes sociaux. Je suis favorable aux thèses du géographe français Christophe Guilluy, qui pense qu’une immigration de travailleurs à bas salaire participe de la division de l’Occident moderne entre, d’une part des zones favorisées, reliées à l’économie mondialisée hautement anti-égalitaire, et d’autre part une périphérie laissée pour compte, où sont consignées les anciennes classes moyennes. Naturellement, tout cela est mauvais pour la classe moyenne « autochtone ». Mais cela signifie qu’il n’y a guère d’intérêts non plus pour la classe moyenne immigrée de la deuxième génération. Le conflit de loyauté des immigrés peut être compris de cette manière.

— En anglais, le titre de votre livre (Réflexions sur la Révolution en Europe) fait écho à l’ouvrage d’Edmund Burke (Réflexions sur la Révolution de France). Pensez-vous qu’en matière d’immigration, nous assisterons à une « contre-révolution » ?

— En regardant l’histoire, il serait tentant de répondre par la positive, car les changements provoqués par l’immigration sont bien plus importants que ce que les Européens souhaitaient. Mais la démoralisation des sociétés européennes semble encore plus avérée que l’impopularité de l’islam. Je ne vois pas d’éléments probants indiquant un renversement des choses ou une « contre-révolution », comme vous dites.

Propos recueillis et traduits de l’anglais par Tugdual Fréhel pour Présent

Le livre choc sur la réalité migratoire
En Europe, parler d’immigration et d’islam revient à marcher sur des œufs. Christopher Caldwell, observateur éclairé et extérieur, livre là un ouvrage majeur, franc et extrêmement référencé. Son ouvrage sur l’immigration et l’islam en Europe est paru aux Etats-Unis en 2009 avant de débarquer en France en 2011. Devant le succès rencontré auprès du public, Une révolution sous nos yeux a fait l’objet d’une nouvelle parution en 2014 aux éditions du Toucan. Avec lucidité et se basant sur les seuls faits, Christopher Caldwell décortique les tenants et les aboutissants de la révolution ethnique, religieuse et culturelle qui touche l’Europe depuis plusieurs décennies.

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