Exclu de Délit d’images ! Roman / Raden Ayou de Sri Sambissari – chapitre 2

Exclu de Délit d’images ! Roman / Raden Ayou de Sri Sambissari – chapitre 2
Download PDF

Chaque vendredi,  prenez rendez-vous avec un chapitre de Raden Ayou.

De Borobodour au palais du sultan, des plantations aux fastes de Batavia…

A travers le roman de Sri Sambissari, Délit d’images vous propose de découvrir la colonisation hollandaise, les paysages et subtilités de Java, dans un récit historique parfumé d’adages, saupoudré d’épices, de poisons et de sortilèges…

A la fin du XIXème siècle, sur l’île musulmane de Java, alors sous domination hollandaise, Lyah, une jeune aristocrate se révolte contre son milieu et un certain mépris colonial. Avide de liberté, elle combat ces traditions annihilantes qui transforment les femmes en nénuphar, enfermant entre autres les filles jusque’à leur mariage. Lyah use alors d’une arme rare voire dangereuse dans son univers: l’écriture…

(Et s’il vous manque une partie, rendez vous à la page d’accueil: rubrique Raden Ayou)

 

 

(Pour être plus proches de leur prononciation, les mots javanais ou indonésiens n’ont pas leur orthographe exacte. Ainsi pour la plupart, une note renvoit-elle à leur traduction et orthographe exacte.  Certains termes  se doublant au pluriel, pour plus de simplicité, il leur a été ajouté un s en les transcrivant.)

 

Dans le grand salon, enveloppé par un fauteuil, l’adipeux Soubandryo attendait son frère. Sur un geste impérieux, son jeune clerc déposa devant lui, presque en rampant, un haut crachoir d’or et un coffret assorti. Sa lourde paupière à demi close,  Soubandryo saisit une feuille de bétel de ses doigts gras et l’enduisit patiemment d’une fine couche de chaux éteinte. Avec une longue pince ciselée, il découpa une  noix d’arec en minuscules morceaux, les entoura de la feuille, puis, la mine gourmande, porta la chique à sa bouche. A travers les interstices de la cloison de bois sculpté, Lyah l’observait depuis un moment. Elle aussi attendait le boupati. La fillette détestait cet oncle prétentieux, méprisant, autoritaire autant qu’elle détestait son fils Brapto, cette langue de varan. Dans une vilaine grimace, Soubandryo suça longtemps la chique coincée entre sa gencive et sa joue droite. Petit à petit, ses lèvres et ses dents noires s’humidifiaient de salive couleur  sang.

Ah ! Non ! Pas cette face de tortue! Quand Soukatnen pénétra par l’autre entrée, aussitôt, Lyah sortit discrètement de sa cachette pour l’éviter. Elle avait à peine fait quelques pas dans le couloir que son père l’appela. Piégée, il lui fallait saluer son oncle. Avec une déférence feinte, elle baisa son genou avant d’approcher ce frère aux traits si mous.

– Encore  à courir les kampoungs ! grogna Soukatnen dans son oreille, en retirant un brin d’herbe de son kébaya[1].

Lyah le détestait car il avait la méchanceté des pleutres, s’en prenant de préférence aux plus jeunes et aux  animaux sans défense. Fort de ses vingt ans et de son rôle d’aîné, son frère ne ratait pas la moindre occasion d’être désagréable, toujours à l’affût de la moindre faute pour la gronder et surtout, lui rappeler combien insignifiante était la race des filles. On aurait dit que la liberté de sa jeune sœur empiétait sur la sienne. Une fois de plus, Lyah l’aurait volontiers griffé. Elle était déjà restée un an sans lui adresser la parole et cela pourrait bien recommencer. Reculant à genoux, tête baissée pour dissimuler sa rage, elle se retira.

– Votre fille finira marchande de dourians au marché de Djouwana, ricana doucement Soubandryo.

Sasraningrat blêmit, il supportait fort mal que se dise quoi que ce soit de désagréable sur son enfant d’or. De plus, Soubandryo venait encore de faire allusion à la profession du père de sa première épouse, Kartika. Bien qu’il ait quatre ans plus tard épousé Housniah, descendante de la maison royale de Sourakarta, son frère ne lui pardonnait toujours pas ce mariage avec la fille d’un commerçant. La courtoisie exigeait que Sasraningrat ne répondît rien à son  aîné. Riche et puissant boupati, comme chacun des membres de cette illustre famille, Soubandryo régnait en despote sur sa régence avec la complicité d’un résident peu regardant. D’ailleurs, il appliquait les mêmes lois aux siens. Confinées chez lui, ses filles avaient dû se cacher pour apprendre à lire. Annihilées par le nombre toujours croissant de sélirs, ses quatre épouses étaient réduites à peu de chose. Comme pour Soukatnen, savoir et liberté étaient l’apanage des hommes…

La tête légèrement inclinée, faussement bienveillant, Soubandryo renchérissait pour le plus grand plaisir de son neveu.

– Jeune frère, son caractère et son éducation moderne vont vous jouer de mauvais tours. Vos faux amis, les Hollandais progressistes, vous y poussent pour corrompre nos filles et mieux dominer nos terres. Du pouvoir, ils n’en ont jamais assez, pour encore et toujours nous exploiter. Cela fait presque trois siècles que cela dure. Rappelez-vous comment, ils ont monté les principautés les unes contre les autres pour mieux arracher nos productions. Et depuis la révolte du prince Diponégoro et la fin de la guerre de Java, les albinos ont encore affermi leur pouvoir en créant leur propre administration en parallèle de la nôtre. Avec la loi agraire van Hall  de soixante-dix, ils nous ont retiré nos avantages en nature et nos terres les plus fertiles pour les offrir à des milliers de planteurs. Sous prétexte de modernisation et de rentabilité, ces albinos sont maintenant cinquante mille sur Java.

– Nous sommes quand même proche de vingt-cinq millions, selon le dernier recensement. En fait, ils n’ont fait que profiter de nos luttes intestines, en nous faisant payer leurs interventions par des concessions commerciales de plus en plus importantes.

– Ils avaient, paraît-il, aboli les corvées mais prudemment conservé le système des cultures forcées, instauré par van den Bosch sur les plantations du gouvernement. Au temps de la Compagnie des Indes Orientales, nous étions une exploitation, une ferme de corvéables à merci, le traité de Londres de vingt-quatre nous avait élevés au rang de colonie… Remarquable promotion !

Sasraningrat reposa le couvercle de son  bol d’infusion de gingembre avec un œil  sévère pour la servante qui avait  osé laisser vide celui de son frère. Soubandryo vitupérait toujours. Les sultanats de Sourakarta et de Yogyakarta, soit-disant libres, étaient sous haute surveillance ! Fractionnée en vingt résidences, Java était en coupe réglée! Les priyayis n’étaient  plus que des salariés à la merci de ces fonctionnaires interchangeables. On leur interdisait de s’exprimer en hollandais. Ces albinos, issus du peuple, les obligeaient à leur parler haut-javanais pour leur répondre en malais, cette langue de bazar! Et c’était  cela le progrès ! Les albinos ne leur laissaient qu’une illusion de liberté. La réalité du pouvoir se concentrait dans les mains du résident, qui jouait avec eux au frère aîné, leur donnant des ordres, qu’il appelait recommandations et que les priyayis devaient suivre, sous peine d’être destitués. A Den Haar[2], à Batavia, le ministre des Colonies, le gouverneur général et le Conseil des Indes ne savaient plus qu’inventer pour les anéantir. Pousser leurs filles à l’extérieur, pour mieux leur insuffler des idées perverses, procédait de cette stratégie satanique.

– Ce siècle voit sa fin, Frère Aîné. Et il y aura bientôt des changements.

– Quoi qu’il en soit, Sasraningrat, l’éducation de vos dernières filles est indigne de votre position et de notre famille.

Pour mieux sentir le souffle léger du large éventail de plumes de paon qu’agitait son jeune serviteur, Soubandryo redressa sa lourde tête coiffée d’un turban plat. Il rejeta ensuite sa chique dans le somptueux crachoir d’or que lui tendait son clerc.

– Descendants du roi Ken Akok et du prestigieux royaume de Singasari, du prince Lanang Dangiran, rien ni personne ne doit  ternir l’honneur de la plus grande famille du Passissir. Tout  le monde jase ! Quand on ne vous montre pas du doigt dans votre régence et bien au-delà. Lyah aura douze ans en août, il serait temps de songer sérieusement à son avenir.

– Nous l’avons évoqué, il y a quelques jours.

– Quelle lave a jailli du cent vingt deuxième volcan de Java ?

– Contrairement à ce que vous pourriez penser, ma fille envisage avec bonheur de devenir radèn ayou.

Un pli de satisfaction marqua la commissure des lèvres molles de Soubandryo. Ils allaient donc de nouveau pouvoir évoquer son union avec Brapto. Son fils avait vingt-deux ans, il était chef de district depuis quatre ans et ne tarderait pas à être promu boupati. Le mariage pourrait donc avoir lieu dans quelques mois. Cette perspective réjouit Soukatnen. Il avait hâte que le volcan de la famille soit enfin calmé. Contrairement à son père, il craignait qu’avec le temps cet invraisemblable tempérament ne fasse qu’empirer.

– Ils pourraient même se marier dès la fin des classes, suggéra-t-il, l’air de rien.

***

Son enfance radieuse s’était écoulée fraîche et claire comme une source…

Mais depuis presque deux lunes, Lyah observait  avec une infinie curiosité toutes celles à qui d’ordinaire, elle accordait un tout autre type d’intérêt. Avec la minutie et le sérieux qui la caractérisaient, elle étudiait la vie de radèn ayou. La plupart  de ses tantes ou cousines plus âgées étaient mariées à des boupatis. Aussi, Lyah avait-elle appliqué avec rigueur le précepte de son institutrice en matière de sciences naturelles: “Toujours commencer par regarder ce qui se passe autour de soi.” Jusqu’alors, elle avait prêté si peu d’attention à leur façon de vivre, elles appartenaient  à un autre univers, celui des adultes…

Et maintenant, sa vie ressemblait  aux eaux verdâtres et stagnantes des sawahs[3]

Les conclusions désastreuses, qui s’imposaient à son esprit, la bouleversaient. La bigamie de son père ne devait être un secret pour personne. Que l’homme qu’elle vénérait ait pu commettre un tel acte la désespérait. Bien que ne rencontrant jamais Kartika, même madame Stapel avait dû finir par le savoir.

Rosny et Soun venaient de partir avec Katmi pour un village voisin. Cet après midi, elle serait donc la  seule à prendre un cours de dessin chez Hermina. Les Stapel habitaient de l’autre côté de la vaste esplanade, presque en face du kaboupaten. Leur maison était une imposante bâtissse blanche, entourée d’une vaste galerie à hautes colonnes. Rudy Stapel veillait avec soin à l’entretien d’un superbe parc où dix jardiniers travaillaient en permanence.

– Tu arrives à point nommé, j’allais engloutir la tarte à l’ananas que Mina a fait préparer pour toi.

Lyah revint sur ses pas et leva une main mal assurée vers l’immense monsieur Stapel. Elle n’était  toujours pas très à l’aise avec les coutumes européennes. Rudy Stapel l’intimidait beaucoup avec ses yeux si rieurs qu’on ne savait jamais si le docteur taquinait ou disait vrai.

– Tu ne m’embrasses pas aujourd’hui ?

– Je vous prie de m’excuser, j’ai vraiment la tête au ciel.

– Le surmenage! Pétronilla Schoute vous fait trop travailler. Vivement les vacances.

– C’est la période la plus désolante de l’année.

– Je ne partage pas ton avis. En attendant, il faut que je parte  jouer au docteur à Kéling, sur la plantation d’hévéas. Mon ami Cornélis de Houtman est cloué au fond de son lit. Surveille bien Mina, qu’elle ne fasse pas de bêtise ! Tu connais les enfants de cet âge…

– Comptez sur moi, je lui parlerai de nos divers fantômes. Jusqu’à ce que nous nous revoyons, docteur Stapel, bon voyage au bout du monde.

Comme il convenait à la courtoisie javanaise, Lyah ôta ses petites mules avant d’entrer dans la maison où chacun circulait pieds nus.

Porte entrouverte, dissimulée sous les ondulations de sa crinière aux reflets de bois de sono, Mina écrivait dans sa chambre. A l’instar de la plupart des Hollandaises, elle avait adopté comme tenue d’intérieur le kaïn et le kébaya des Javanaises. Timidement, la fillette pénétra dans la pièce sans oser se manifester. La table recouverte de pages déjà bleuies de son écriture généreuse, Hermina était en train de délivrer une princesse des griffes d’un abominable sorcier difforme. Après avoir publié plusieurs romans d’amour ayant pour cadre les Indes néerlandaises, elle s’était mise à rédiger des contes pour enfants, dont les filles du boupati étaient devenues les premières et ferventes lectrices. Ce n’est qu’en entendant le cuisinier lui demander de sa voix enrouée où il devait faire préparer la table du goûter que Mina réalisa  que Lyah était arrivée.

– Tu aurais dû me dire que tu étais là.

Hermina attrapa le bout de la longue tresse bleue et tira légèrement.

– Je ne voulais pas vous déranger, l’aile d’un moulin aurait pu s’envoler.

– Erreur, je viens de ligoter un sorcier à un poteau. Alors, comment va ma future ratou ?

– Je serai toujours ratou Pain d’épices mais jamais radèn ayou !

– Changement de vocation ?

– Incompatibilité.

A l’audition de ce terme, si rare dans la bouche d’une enfant, Mina leva un sourcil interrogateur.

– Viens m’expliquer cela devant un morceau de gâteau.

Avec un goût exquis, Hermina avait su utiliser les moyens du bord pour faire de  sa maison la plus jolie de Tayou. Narto lui avait  fabriqué des copies plutôt réussies de vieux meubles hollandais qui lui rappelaient sa belle ville de Leyden. Surgis de son talentueux coup de pinceau, les murs s’égayaient de paysages javanais ou hollandais. Mina disposait de trois salons, cependant, le préféré de Lyah était le salon chinois avec ses meubles or et rouge, ses potiches colorées, ses statues joufflues, ses larges assiettes Ming qu’un colporteur venait lui vendre de temps à autre.

Les volets de bois des hautes et étroites fenêtres étaient mi-clos pour éviter que le soleil de début d’après-midi n’éclabousse la pièce de lumière et de chaleur. Ne sachant par où commencer, au fond d’un inconfortable fauteuil carré, la petite fille tortillait sans relâche l’extrémité de sa tresse.

– Tu sembles soucieuse ma Lyah ?

– Je suis une vraie tête de crevette !

– Pourquoi ?

– Je n’ai rien compris le jour où Katmi m’a dit que je serai radèn ayou !

– Ce n’est pas une catastrophe.

Lyah se mordit la langue pour ne pas hurler que justement il s’agissait d’une catastrophe. Que Kartika et Housniah fussent malheureuses, elle s’en doutait un peu… Désormais, elle en était sûre! D’autant plus, qu’elle avait tout entendu de la conversation de deux vieilles gouvernantes… Être radèn ayou empêchait des mères de vivre avec leurs enfants, une femme d’être unique pour son mari, au prix d’une vie de larmes, de soumissions et de sombres rivalités. Jamais ! Jamais cet enfer qu’elle venait de découvrir! Mais cela, elle ne pouvait le confier à personne, pas même à Mina. En parler, c’était trahir celui qu’elle aimait et respectait plus que tout au monde. C’était désobéir aux règles de discrétion enseignées par Sasraningrat. C’était comme ne plus aimer son père, alors plutôt disparaître. Lyah retint un immense soupir.

– Voilà, j’ai compris que radèn ayou n’était pas un métier. J’ai aussi réalisé que cela ne me conviendrait absolument pas. C’est décidé, je veux être journaliste. Je ne veux pas d’une vie de nénuphar ! Je n’ai aucune envie de rester à la maison à me faire belle, recevoir des gens et chiquer du bétel. Je veux trouver ma bouchée de riz toute seule. Je refuse de vivre dans l’ombre d’un mari tout puissant pour n’être que sa petite ombre insipide.

– Tu considères que je ne suis rien ? Une femme peut faire des tas de choses tout en étant mariée. Il suffit de choisir le bon mari.

– Pas chez des priyayis. Pas dans un kaboupaten. Nous devons respecter l’adat. Et puis… Nous sommes musulmanes…

Mina ne la connaissait que trop pour savoir que Lyah ne se livrait pas totalement. Mais elle connaissait aussi le monde des priyayis et ce piège qui se refermait sur les très jeunes adolescentes, pour ne s’ouvrir qu’à leur vieillesse… quand l’âge venant, si elles arrivaient jusque là, les femmes accédaient enfin au respect et devenaient très influentes. Avec certains aristocrates plus éclairés que d’autres, tel Sasraningrat, les choses évolueraient peut-être. Toutefois, tant que les mères laisseraient appliquer à leurs filles les rigueurs de l’adat, il y aurait peu d’espoir.

– Tu boudes la tarte?

Une petite cuillère d’argent à la main, Lyah fixait son assiette, embarrassée.

– Elle est délicieuse, mais…

– Mais tu n’as pas très faim. Toi, tu as des soucis et cela te coupe l’appétit. Parle-moi Lyah, dis-moi… libère-toi, ma chérie.

Hermina caressa tendrement la petite tête brune venue se blottir contre sa généreuse poitrine. Mouillant le fin linon blanc du kébaya de Mina, tout doucement, sans bruit, Lyah pleura.

Après la leçon de dessin, Sri, Wardjo et quelques gardes étaient revenus la chercher. Immédiatement, sa gouvernante avait reconnu ce regard luisant d’après la pluie du cœur. A force de vivre dans l’ombre, elle avait développé une intuition féroce, surtout  en ce qui concernait cette enfant. Depuis douze ans, Sri ne vivait que par et pour son petit bout de cœur.

A l’approche de la nuit, alors que Mata hari[4] s’effaçait à l’horizon, un à un les hibiscus refermaient leur corolle, les jasmins de chaque soir, les sétiap malams, se réveillaient, exhalant leur parfum sous l’œil fier de Thiem.

Dans le pendopo, les musiciens répétaient pour la prochaine réception. Capricieuses, vibrantes, mélancoliques, les notes frôlaient les oreilles de Lyah. Un regard doux et complice de Sri l’incita à les rejoindre. Méthodiquement, la petite fille arrangea un à un les neuf plis de son kaïn, puis  se dirigea vers le pendopo, dansant déjà. De loin, Lyah sentit  peser sur elle les yeux réprobateurs de Housniah. Instantanément, elle ralentit le pas, inclina docilement la tête, plia les genoux, voûta les épaules, se fit minuscule pour lui plaire.

– La démarche escargot paresseux ! Glisse un pied délicatement devant l’autre, ainsi qu’il sied à une fille de priyayi.

Les musiciens répétaient Monggang… son air préféré. Irrésistiblement attirée, Lyah  caracola vers la musique.

Adossée à l’une des quatre monumentales colonnes du centre de la salle, celle sous laquelle, selon la tradition était enterrée une tête de buffle, Lyah observait les trente musiciens du gamelan[5] assis en tailleur derrière leurs instruments. Elle ne voyait que leur buste revêtu de la même veste brune et leurs têtes couvertes de coiffes aux motifs identiques. Aux courtes phrases aiguës des petits métallophones répondaient les longues phrases graves des gongs. Pures et argentées, les notes s’élevaient vers des contrées vaporeuses. Graves et profondes, elles l’entraînaient vers la jungle épaisse. Ce n’étaient plus des sons  de bronze, de bois ou  de bambou mais des rires, des plaintes ou des pleurs. Sombres et menaçantes, les ombres des hantous, les mauvais esprits des maisons, ricanaient, gesticulaient, sautaient, cabriolaient. Frissonnante, Lyah  essayait en vain de clore ses paupières pour ne plus les voir.

Enfin des notes de miel, de cristal, de soie caressèrent son oreille… Soun et Rosny l’arrachèrent à ce cauchemar.

Leurs pieds glissaient doucement, leurs orteils se courbaient, leurs bras gracieux se dépliaient. Dans leur minois immobile, seules leurs prunelles rapides se déplaçaient latéralement. Jouant  de leurs poignets souples, paumes levées, pouces repliés, les trois sœurs dansaient en harmonie. Leurs  hanches menues se balançaient telles des tiges de lotus, leurs petits pieds nus effleuraient le sol comme des libellules… tout leur corps réagissait à cette mélopée qui les emportait vers l’ancien  royaume des Saïlendra, quand Boroboudour n’était encore qu’une colline en construction…

Depuis la veille, les cuisines étaient débordées. Derrière ses montagnes coniques de riz jaune, le chignon en bataille, Kanti ne savait plus où donner de la tête. Le personnel habituel n’y avait pas suffi, il avait fallu appeler des femmes des villages alentours. Au-delà du devoir, c’était à chaque fois un grand honneur pour elles et leur famille que d’aider aux réceptions du boupati. Derrière la longue palissade de bambous, la cour n’était plus qu’un bourdonnement agité où, quelques poules égarées se faisaient chasser dans les rires par des fillettes aux grands yeux. Si les jeunes femmes ne comptaient plus leurs pas, assises à côté des braseros, leurs aïeules surveillaient attentivement les viandes qui mijotaient, ou râpaient sans relâche la pulpe immaculée d’énormes noix de coco, en comparant leurs recettes de sauces pimentées.

Ce soir, le boupati attendait plusieurs centaines de convives pour Mitoni, la cérémonie fêtant la septième lune de la grossesse de Kartika.

Il y avait déjà longtemps que la radèn ayou avait disparu au fond de ses appartements. On répétait de jardin en jardins qu’elle était souffrante. On chuchotait dans les couloirs qu’elle ne voulait rencontrer personne. En fait, la rage l’étouffait. Elle ne savait plus quel esprit invoquer et devant sa table basse en cuivre martelé, Housniah mâchonnait une vengeance en même temps que sa chique de bétel. Voilà déjà neuf ans qu’elle n’enfantait plus, la sélir avait certainement fait appel à de mauvais génies pour la rendre stérile. Et il y avait si longtemps que Sasraningrat n’était venu la retrouver après le dîner… Kartika avait dû lui faire boire un philtre de poudre de roses… La radèn ayou n’avait eu que trois  filles, alors que la rivale continuait de prendre sa revanche de première épouse rejetée au second plan avec sept descendants, dont quatre fils. Et cette année encore, Allah comblait l’ennemie. Quoique confinée dans les dépendances à un rôle très secondaire, sa prochaine maternité affichait au grand jour que le boupati ne lui rendait pas que de simples visites de courtoisie…

Moins belle, moins raffinée, moins élégante que Housniah, la sélir était plus souriante, plus douce et surtout lumineuse de charme. Tout en elle n’était que rondeurs délicates et gracieuses. En dépit des habiles manœuvres de la radèn ayou, Sasraningrat ne l’avait jamais oubliée. Même si Kartika en avait infiniment souffert, elle savait que son mari n’avait épousé Housniah que pour céder à la pression de son milieu. D’ailleurs comment aurait-il pu en être autrement, comment échapper en ce monde à la polygamie… La majorité des priyayis avaient quatre épouses. De toutes les femmes qui l’avaient précédée, aucune n’était restée la seule, l’unique. Et probablement, adviendrait bientôt le jour où d’autres jeunes sélirs pénètreraient dans la maison du boupati. Avec les ans, Kartika s’était résignée, comme ses aïeules, comme sa mère, comme ses filles apprendraient à le faire…

Dans le jardin de Kartika, un vénérable vieillard aspergeait bras et épaules des futurs parents  de cette eau où avaient baigné les sept fleurs. Il psalmodiait d’une voix nasillarde: `

– Au nom de Dieu, le Miséricordieux, nous  baignons ce mari et cette épouse. Qu’ils soient protégés par l’eau de ces sept printemps. Puisse leur descendant, enfant d’Allah, connaître le bien-être. Allah le veut.

Puis tour à tour, tantes, cousines et belles sœurs, frères, oncles, l’imitèrent en leur présentant mille  félicitations et souhaits de bonheur pour l’enfant à naître.

– Au nom de Dieu, le Miséricordieux, reprit le vieillard au visage serein, nous allons ouvrir le chemin pour qu’arrive ce bébé, qu’il limite sa méditation dans le ventre de sa mère à neuf mois, qu’il naisse et vienne facilement selon le souhait d’Allah.

Alors, le Sasraningrat leva le kris de ses ancêtres au-dessus de sa tête pour l’honorer, puis d’un coup sec, trancha deux noix de coco vertes. La première était sculptée de la représentation de Djanaka et l’autre de Soubadra, le plus bel homme et la plus belle femme qui aient existé. Une seule des noix se fendit facilement, celle de Djanaka, laissant présager qu’un fils de plus réjouirait bientôt le kaboupaten. Le roudjak, mélange de fruits verts pimenté, servi aux invités n’était pas exquis, cela corrobora encore l’arrivée d’un fils.

La fierté éclairait le visage de Sasraningrat et dilatait ses narines autant que sa poitrine. Après que Kartika ait changé sept fois de kaïn, laissant les femmes à leurs habituels bavardages, le boupati se retira avec sa suite et les hommes de sa famille. Il lui fallait vérifier dans le pendopo que tout s’organisait selon ses ordres.

Comme chaque soir, enroulées dans un drap sur leur petit matelas de kapok, Rosny et Soun s’endormirent dès que leurs têtes touchèrent le traversin. Depuis plusieurs lunes, elles avaient demandé à ce que les gouvernantes ne couchent plus sur une natte au bas de chaque lit. Elles étaient donc  seules…

Sur la pointe de ses pieds nus, Lyah, qui ne s’était pas dévêtue, se glissa hors de la pièce. Depuis isya, la prière du début de soirée, se déroulait dans le pendopo un événement par trop important. Et cette fois, elle ne le raterait pas!

Dans les jardins, il faisait nuit noire, la Reine de la Nuit se cachait. Plus d’une fois, Lyah crut sentir la main de glace d’un fantôme saisir son épaule, un serpent frôler son talon. Bravant sa peur, elle continua à avancer raide et la tête haute. Pour éviter d’être repérée, la fillette contourna les allées qu’éclairaient de grandes torches de résine et se dissimula derrière une haie face au pendopo. Si elle écartait discrètement les branches, elle pouvait tout voir sans être découverte.

Lyah s’épanouit comme un lotus au matin en reconnaissant la silhouette massive du boupati. Jusqu’au bout de la nuit, elle aussi serait spectatrice ! Assis en tailleur sur le sol couvert de nattes, les nombreux invités de son père assistaient à une représentation du wayang koulit, le théâtre d’ombres que chaque Javanais connaissait par cœur. Sur l’écran, de grandes formes tournoyaient, tombaient, se relevaient. Hypnotisée, la fillette demeura un long moment à regarder les héros combattre. Pourtant, elle avait beau tendre l’oreille, il ne lui parvenait que les rares commentaires de quelques spectateurs trop  bavards et parfois, une ou deux notes de musique un peu plus fortes. Cette cachette n’était donc pas la bonne. De plus, il y faisait très froid. Pour profiter pleinement du spectacle… Lyah refit le même chemin en sens inverse, entra par l’arrière du kaboupaten et traversa plusieurs salons. Attentive à ne croiser personne, elle se faufila  dans la salle précédant le pendopo où, étaient installés le gamelan et le marionnettiste. Une dizaine de petites lampes à huile, en forme d’animaux, diffusaient une lumière jaune éclairant la peau finement tannée et tendue à l’extrême de l’écran. D’un immense coffre béant, s’échappaient des dizaines de marionnettes de peau de buffle aux profils aigus. Drapé dans sa grande cape noire, un petit chapeau sombre sur la tête, le vieil homme s’agitait, donnait voix à chacun des personnages qui, du bout de leurs baguettes, prenaient vie entre ses doigts. En un instant, il passait de l’intonation méprisante du héros courroucé à celle quasi religieuse  du héros serein. Tout à son spectacle, il ne sentit pas une petite ombre venir s’asseoir subrepticement derrière lui. D’un de ses pieds maigres, le marionnettiste actionnait un marteau, d’une main, il tapait sur des lames de métal, de l’autre, il animait un personnage. Bourdonnant, murmurant, vitupérant, le gamelan accompagnait, rythmait, ponctuait l’action.

Très fière, Lyah reconnut l’histoire. Il s’agissait de la naissance de Bima, légende que son frère Nour lui avait racontée pour lui expliquer que chacun devait trouver la sagesse en soi. Dans les profondeurs de l’océan, Bima luttait avec le terrible monstre Nembourwana. Alors que Lyah tremblait pour le prince, une ombre se pencha sur elle. Elle sursauta en reconnaissant cette voix métallique et ricanante.

– Alors, on s’échappe ?

Fixant Brapto d’un air ingénu, Lyah fit semblant de ne pas comprendre l’allusion.

– J’assistais au spectacle.

–  Venez tout de suite, le théâtre de nuit n’est pas fait pour les yeux des petites filles.

Lyah le savait, son cousin ne capitulerait pas, autant partir. Dans le couloir, fidèle à sa réputation de volcan, elle explosa.

– Le wayang koulit ne semble pas fait pour les femmes ! Donc, cela m’est interdit à vie. Je n’accepte pas que tout me soit interdit !

–  Le théâtre d’ombres est une distraction masculine.

– Si les hommes la cachent, c’est que c’est mal et je n’ai rien vu de mal. Je connais même la fin: Bima réalise que le nain Dewaroutchi est son double et se fond en lui en se glissant par son oreille. Ce n’est pas immoral. Alors pourquoi les femmes n’ont pas le droit d’assister à ce spectacle ?

– Les femmes ont bien d’autres distractions.

– Je les connais ! Faire du batik, manger des gâteaux, chiquer du bétel jusqu’à en avoir les dents noires, dorloter leurs cheveux et leur peau… cette vie de nénuphar ne m’intéresse pas ! Non ! Non et non! Je veux tout voir, tout savoir ! Pour cela, je ferai de longues, d’immenses études comme le docteur Stapel. Et pour en savoir plus et mieux, j’irai jusqu’à Batavia, puis en Hollande avec un gigantesque bateau et je serai journaliste ! Pas nénuphar !

– Croyez-vous ? répliqua Brapto dans un sourire niais qui découvrait sa gencive et allait si mal à ce visage aux traits durs.

– J’en suis sûre !

– Vous avez beaucoup mieux à faire, volcan impétueux.

Brapto posa une main fraternelle dans son dos, l’incitant à avancer vers le jardin. Lyah n’avait nulle envie de le suivre mais elle était en faute et si elle se montrait aimable, peut-être pourrait-elle lui faire promettre de ne rien dire à ses parents…

– Je disais donc que l’on forme pour vous d’autres projets. La ilah illa Allah

– Je voudrais bien savoir lesquels ?

– Si vous arrivez avant moi près du bassin aux poissons-chats, je vous le dirai !

Lyah détala à toute allure vers le fond du parc. Son cousin la rejoignit sans presser le pas et s’assit à côté d’elle sur l’herbe rêche. Il ne portait plus de turban. Contrairement à Sasraningrat et ses fils, Brapto était toujours coiffé à l’ancienne mode, ses longs cheveux luisants relevés au-dessus de la tête en une torsade serrée que fixait une grande épingle d’argent ciselée.

– Alors ?

– Alors, vous avez gagné.

Lyah sentit des lèvres humides se poser à la naissance de son cou et se dégagea vivement.

– Vous êtes fou ! Laissez-moi! Mais laissez-moi !

Elle n’eut pas le temps de se relever et se retrouva plaquée au sol, écrasée par le poids de son cousin.

– Laissez-moi ! hurla-t-elle encore en tentant de le repousser.

– Pourquoi crier ? Je ne vous veux aucun mal.

– Vous m’étouffez !

Brapto desserra un peu son étreinte, promenant des mains avides sur le jeune corps. Il pouvait bien gagner un peu de temps, à la troisième lune, Lyah serait  sa femme… Terrorisée par  cette respiration haletante dont le souffle brûlant frôlait ses lèvres, la fillette ne disait plus rien et cherchait vainement une solution pour échapper à cette répugnante langue de vipère. Aucun toudjoul ne viendrait la protéger, pour que l’un de ces gentils fantômes d’enfant intervienne, il fallait avoir jeûné et médité… Isolée au bout du parc, personne ne la trouverait, elle devait donc s’en sortir seule.

–  Vous ne m’avez toujours pas dit… et pourtant j’ai gagné, murmura-t-elle d’une voix pitoyable.

Tendrement, une main trop chaude repoussa ses cheveux, caressa le visage rond.

– Vous allez devenir mienne.

– Quand ?

– Maintenant et pour toujours.

Son cœur se mit à battre si fort que Lyah crut qu’il allait exploser. A plusieurs reprises, elle ouvrit grand la bouche pour essayer d’aspirer de l’air mais il lui sembla que même l’air n’existait plus… Jetant ses  bras graciles et ses jambes fluettes dans tous les sens, griffant le vide, elle essayait de se débattre, de fuir. Cependant, se tortillant comme un petit ver, elle réussit enfin à s’extirper et à courir mais son pied se prit dans une branche de bougainvillée, sa tête heurta le rebord du bassin…. et Lyah se sentit glisser, comme aspirée par la douce moiteur de la terre…

Accroupi auprès de sa cousine, Brapto lui aspergeait le front et ne vit pas avancer un point lumineux en leur direction.

Le cœur de Sri tressaillit d’effroi, horrifié par les deux traînées sombres et luisantes sur les cuisses de Lyah. La gouvernante rabattit vivement les pans du kaïn sur la fillette. Défaite, elle se pencha sur ce visage sans couleur, fléchi comme la corolle d’une tchempaka à la mousson d’ouest.

–  Ah ! Tu arrives à point nommé ! Elle se promenait dans le parc toute seule. Quand j’ai voulu la faire rentrer. Tu connais Lyah… elle m’a échappée, a dérapé sur je ne sais quoi et s’est assommée. Garde la, je vais  chercher du secours.

Les pupilles féroces, la gouvernante le poignarda du regard.

– La honte vous écrase à jamais !

Le jeune homme observa cette face de lune avec le mépris qu’il manifestait ostensiblement aux domestiques, ses dents étincelaient dans la nuit. Sa main s’abattit comme la serre d’un vautour sur l’épaule de la gouvernante, forçant ses genoux à se plier, sa tête à se courber. Deux yeux ivres de haine se braquèrent sur elle.

– Que voilà une meilleure position pour me parler. Qu’as-tu à dire à présent ?

Sa rage contenue ne laissa échapper qu’une larme alors qu’une voix mordante et cruelle déchirait les tympans de Sri.

– Il est préférable de tenir tes lèvres bien serrées! Si j’avertis mon oncle, tu seras battue et chassée. Et jamais plus, tu n’approcheras ton petit bout de cœur… Tu aurais dû la surveiller, ce n’est qu’une enfant turbulente. Ta faute est plus lourde que cent troupeaux de buffles ! Quant à Lyah, si sous ton influence venimeuse, elle répète tes ignobles mensonges, l’enfant qui médite dans le ventre de sa mère ne verra pas sa quatrième année.


[1] Kébaya (kebaya) : veste que porte les femmes sur leur kaïn.

[2] Den Haar : La Haye.

[3] Sawahs (sawah) : rizière.

[4]Mata hari : soleil.

[5] Gamelan  : ensemble des instruments d’un orchestre traditionnel javanais.

Unknown-5

Partager

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.