Exclu ! Roman / Raden Ayou de Sri Sambissari -9-

Exclu ! Roman / Raden Ayou de Sri Sambissari -9-
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© Délit d’images

Chaque vendredi,  prenez rendez-vous avec un chapitre de Raden Ayou.

(Si vous avez raté les  précédents, il vous suffit de taper Raden Ayou dans le moteur de recherche du site ou de choisir Raden Ayou dans nos rubriques.)

De Borobodour au palais du sultan, des plantations aux fastes de Batavia…

A travers le roman de Sri Sambissari, Délit d’images vous propose de découvrir la colonisation hollandaise, les paysages et subtilités de Java, dans un récit historique parfumé d’adages, saupoudré d’épices, de poisons et de sortilèges…

A la fin du XIXème siècle, sur l’île musulmane de Java, alors sous domination hollandaise, Lyah, une jeune aristocrate se révolte contre son milieu et un certain mépris colonial. Avide de liberté, elle combat ces traditions annihilantes qui transforment les femmes en nénuphar, enfermant entre autres les filles jusque’à leur mariage. Lyah use alors d’une arme rare voire dangereuse dans son univers: l’écriture…

(Pour être plus proches de leur prononciation, les mots javanais ou indonésiens n’ont pas leur orthographe exacte. Ainsi pour la plupart, une note renvoit-elle à leur traduction et orthographe exacte.  Certains termes  se doublant au pluriel, pour plus de simplicité, il leur a été ajouté un s en les transcrivant.)

Beaucoup de rumeurs circulaient à son sujet. Des vraies… des fausses… il préférait  ignorer ce que le cerveau très perturbé de Cornélis avait pu encore inventer. Or, il en était une… dont Lyah l’avait fait prévenir par sa gouvernante, qui l’inquiétait particulièrement et l’avait incité à venir plus vite que prévu.

Avant de se décider à pénétrer dans cet édifice ahurissant, François de Houtman en fit plusieurs fois le tour. Il levait les yeux au ciel, soupirait en observant les vitraux colorés de cette immense étoile de David, surmontée de coupoles dorées comme les églises russes. Depuis  cette tragique soirée un an plus tôt, les rares fois où, depuis son retour d’Ambarawa, son père avait accepté de sortir de son isolement pour le voir, il s’était rendu à la maison de Bangsri. Mais aujourd’hui, il  avait dû se déplacer dans ce village que Cornélis avait créé au bout de la nouvelle plantation  et qu’il ne voulait plus quitter.

Les pluies du petit matin avaient balayé le ciel de ses nuages. Sous ce dôme d’azur, la cîme des palmiers frémissait à peine. François eut l’œil attiré par un cercle de jeunes kambodias à grandes fleurs jaune pâle ourlées de rose. D’ordinaire, ces arbres à grosses feuilles vertes ne se trouvaient que dans les cimetières, avec les ans, leurs branches souples pouvaient s’enchevêtrer pour préserver à jamais les tombes des  importuns.

Il lui suffit de quelques pas… il vérifia ce qu’il avait deviné. Sur une énorme dalle de marbre blanc, le nom d’Astouti s’inscrivait en grandes lettres d’or.

Une voix masculine le fit sursauter. Le jeune homme regarda par-dessus son épaule.

– Sois béni, fils de l’élu, je suis Pieter, l’un des douze apôtres du Grand Pontife.

Un vieux Javanais, crâne rasé, torse nu, en sarong blanc, pressa longuement ses deux mains entre les siennes. Le jeune planteur reconnut l’un des anciens contremaîtres qui s’appelait Mohamadi, cependant, il n’en laissa rien paraître.

– Salut à votre matinée Pieter, ravi de vous rencontrer. Puis-je voir mon père?

– Le Grand Pontife est en méditation avec les vestales.

Cette fois, François sentit jaillir de sa gorge un immense éclat de rire, il se reprit pour ne pas vexer son interlocuteur et d’abord, parvenir à ses fins. Il attendrait donc. Pour se protéger des rayons crus de Mata hari, le jeune de Houtman s’engagea rapidement sous le large porche de pierres sculptées. Pieter le retint par une manche de son veston crème. Le fils de l’Elu ne pouvait pénétrer ainsi vêtu dans la Maison des Adorations. Ce serait un sacrilège. Lui désignant un dragon de pierre sombre qui crachait de l’eau, l’apôtre l’obligea à rincer sa bouche et à laver ses mains. Et ce n’était pas fini. Il devait se présenter torse nu. Très agacé par toutes ces simagrées, le jeune homme ôta veste et chemise, pendant que le vieil homme agitait une clochette de bronze, en marmonnant des paroles inaudibles.

– Vous appelez mon père?

– Je chasse les mauvais esprits qui vous accompagnent, avant que vous ne rencontriez le Grand Pontife.

Les gardes peu avenants, aux redoutables faciès de pirates, qui barraient l’entrée de leurs longues lances croisées lui ouvrirent le passage.

Le temps que ses yeux clairs, fragilisés par la lumière éblouissante de l’extérieur, s’habituent à la pénombre, François crût distinguer au centre de la salle une grande vierge. S’approchant au plus près, il reconnut Astouti dans cette statue de plâtre peint, le cou orné de perles somptueuses. A son pied, s’étendait un épais tapis de fleurs opalescentes.

– Quel délire! songea-t-il.

Plus à droite, une imposante fresque murale, très colorée, mettait en scène Brahmâ aux quatre bras et Sarasvatî, Vishnou et Lakshimî, Shîva et Parvatî, ces trois grands dieux hindous avec leur shaktî, leur compagne, incarnation de leur énergie. Toutes avaient les traits d’Astouti…

– Alléluia, mon fils!

François ne savait pas d’où il avait surgi mais Cornélis se tenait devant lui, une main ouverte et tendue, l’autre appuyée sur une canne d’ivoire incrustée d’or.

– Alléluia, papie!

Autant ne pas le contrarier… Ses lourds cheveux blonds jusqu’aux épaules, une grosse barbe presque blanche, les yeux injectés et cernés, très amaigri… Il n’avait toujours pas totalement récupéré l’usage de sa jambe droite. François trouva son père encore bien changé. S’appuyant sur l’épaule de son fils, Cornélis l’incita à avancer.

De partout émanait une odeur d’encens, épaisse, tellement âcre que le jeune homme en avait presque la nausée. De petits sanctuaires en petits autels, ils dépassèrent en silence de nombreuses divinités, pour la plupart inconnues de François. Devant chacune, des Javanais, de tous âges, défilaient et se prosternaient.

Un renfoncement aux murs blanchis à la chaux n’abritait qu’un grand tapis dans les tons verts. François demanda pourquoi ce sanctuaire était vide. Allah ne voulait pas qu’on le représente. Excellente idée, ils auraient été capables de lui donner encore le visage d’Astouti, ricana-t-il intérieurement.

En fait très mal à l’aise, ne sachant plus qui se cachait derrière son père, il agitait ses pensées, essayant de trouver quelque chose à dire. Des mots que ne l’irriteraient pas… qui ne contrarieraient pas sa mission.

– Tu n’as pas de sanctuaire consacré à Bouddha?

– Bouddha n’est pas un dieu, c’est un philosophe! Comme Descartes ou Aristote. Boroboudour est une hérésie. Tu imagines qu’on élève un monument pareil à  Platon!

– En l’espèce, l’idéal serait de lui trouver une caverne sur le Mouriah.

Sur un autel massif de marbre blond, souriait un sympathique ange joufflu aux yeux bandés, prêt à décocher une flèche. Cornélis s’assit sur le côté, dans un immense fauteuil doré qui ressemblait à un trône. A l’instant, neuf ravissantes très jeunes adolescentes, drapées de blanc, s’accroupirent à ses pieds, le dévorant des yeux, éperdues d’admiration. Sur un geste de son père, François prit place sur un siège plus modeste, face à lui.

– Tu ne dis rien, mon fils. Pourtant, tu as sollicité une audience.

– Ne puis-je t’entretenir seul?

– Le Grand Pontife n’a rien à cacher aux Vestales. Il communie avec chacune d’elle au même autel de l’Amour.

Et de la pédophilie polygamique… songea le jeune homme, écœuré. Après de longues secondes de réflexion, il décida de se lancer:

– Vos fréquents pèlerinages au pied du waringin de Kéling et de l’hévéa de la parcelle vingt-six de Bangsri perturbent la vie des plantations. Vous ne pouvez pas choisir d’autres arbres auxquels faire vos dévotions?

– Ce ne sont pas des arbres! s’exclama Cornélis indigné. A Kéling, c’est  Radjah Adil, le roi de justice, qui viendra sous peu remettre de l’ordre sur cette terre malade. Il a dit que seul le bras armé avait disparu, celle qui a ordonné les meurtres de ma femme et de notre enfant devra aussi périr!

– De qui parles-tu?

– De l’assassin de la mère de Djatmiko et d’Astouti. Quand Radjah Adil m’en donnera l’ordre, ce serpent périra par mes mains.

Le Grand Pontife frappa le sol de briques rouges de sa canne, puis pivota légèrement, se pencha vers l’une de ses vestales et lui chuchota quelques mots en javanais. La très jeune fille partit en avançant accroupie chercher un vieillard au crâne rasé, entortillé dans un tissu safran, qui psalmodiait et jetait du riz dans de nombreux petits aquariums.

– Asclépsios, notre devin, nourrit les perles d’Astouti. Ce sont des couples de perles élevés dans de l’eau de l’océan Indien.

Le jeune Houtman était interloqué. Son père lui tenait des propos aberrants. Chaque femelle donnait naissance à une autre et ainsi de suite… Astouti aimait tant les perles… toutes celles qu’elle portait dorénavant étaient nées à Bangsri… Les yeux de Cornélis se firent humides. Gêné, son fils baissa la tête. A ses pieds, Asclépios lui adressa force sembahs avant de lui tendre une petite fiole. Dans trois jours, ses hévéas seraient sauvés à condition que François les soigne et masse aussi son corps de cette huile, que le devin avait préparé pour eux. Un peu surpris, le jeune planteur évoqua l’excellente santé des arbres. Asclépsios insista, il avait été averti qu’en juin la Reine de la Nuit tomberait malade et contaminerait son esprit et la plantation. Ce que le fils du Grand Pontife ne considérait que comme un banal  hévéa était en fait la réincarnation de Djayabaya, ce roi illustre dont, depuis sept siècles, les prophéties se réalisaient jour après jour. Cette divinité s’exprimait par le mouvement des feuilles, comme le chêne de Zeus à Dodone, précisa Cornélis.

De sa main aux veines gonflées, le devin  tendit un gobelet d’étain à François.

– Bois pour te protéger, bois, fils du Grand Pontife. Bois l’eau de jamjam, l’eau de la Mecque… l’eau du puits de Zemzem…

Furtive, une petite ombre blonde et bouclée passa à toute vitesse et se glissa derrière un autel couvert d’offrandes. Cornélis n’y prêta aucune attention. Immédiatement, François reconnut Adriaan et le suivit du regard. C’est pour lui qu’il était là. Avide, l’enfant s’était jeté sur les aliments offerts à des dieux chinois et se gavait salement, barbouillant son visage de nourriture. Asclépios se mit à pousser des hurlements suraigus. Tous les yeux se braquèrent sur le garçonnet que le vieillard était entrain de chasser à grands coups de baguettes de rotin plombé sur ses jambes grêles. Personne n’esquissa un geste pour intervenir.

– Laissez le!

Le jeune planteur s’était levé pour protéger le petit corps malingre.

– Papie, comment peux-tu laisser maltraiter ton fils?

–  Ce n’est pas mon enfant, c’est un démon! Il est dangereux, nous devons nous en méfier. Nous n’avons jamais pu le baptiser, il hurle dès qu’on lui verse de l’eau bénite sur le front.

– Il a peut-être peur.

– Il est surtout empoisonné! Celle qui doit périr  avait déjà fait jeter un sort au ventre de sa mère.

Le Grand Pontife ne parlait plus, il vociférait. Bien sûr, Adriaan ressemblait beaucoup à François, mais il ne s’était emparé de son visage que pour séduire. Heureusement, Cornélis avait vite compris. Soudain, dans l’énervement, sa voix s’était haussée.

– Je vais vous en débarrasser. Il ne vous perturbera plus, déclara François.

– Il faut l’oublier dans la jungle, marmonna Asclépios.

Des plus célèbres aux anonymes, le jeune homme rendit grâce à tous les dieux de la Maison des Adorations. Il n’aurait jamais cru que ce fut si facile… Il décida d’agir sur le champ, avant que son père ne change d’avis ou ne laisse subir un sort peu enviable à son jeune frère. Et sans saluer quiconque, il s’engagea d’un pas vif vers la sortie, tirant la petite main d’Adriaan, glacée de peur.

Au passage, Asclépios interpella François.

– Quand ta femme sera dans le malheur, dis-lui de venir me voir.

Plus paternel qu’il ne l’avait jamais été, Cornélis prit son fils dans ses bras, le regard larmoyant, ajouta:

– Va en paix mon enfant, Asclépios lui montrera le chemin.

A peine rentrée de ces quinze jours à Batavia, Lyah s’était précipitée à Bétéalit, trop heureuse d’annoncer à Narto, ses ébénistes et aux sculpteurs qu’ils devaient se mettre au travail. Orfèvrerie, tissage, ébénisterie, vannerie… Tous les objets et petits meubles exposés par la régence avaient soulevé l’enthousiasme de madame Roseboom, l’épouse du gouverneur général. Un succès tel que la plus luxueuse boutique de Noordwijk lui en avait passé une énorme commande. Surtout de boîtes en écaille de tortue incrustées d’or! Sous peu, on en verrait dans toutes les somptueuses maisons de Koningsplein. Lyah était transportée de joie et de fierté. Les artisans de sa régence travaillaient tous si bien. Il avait suffi de les diriger, de les orienter un peu, et surtout, de les encourager. Tous ces talents  allaient enfin pouvoir mettre leurs idées en pratique et vivre mieux des fruits de leur travail. Hermina et Rudy avaient bien fait de tant insister auprès du boupati pour la laisser partir. Puisque Sasraningrat tenait absolument à promouvoir l’artisanat local, il fallait que quelqu’un du kaboupaten se déplace pour cette exposition des “Amis de Java”. Et qui mieux que Lyah, laquelle depuis longtemps suppléait son père dans cette tâche, aurait été ambassadeur plus enthousiaste?

La jeune fille l’ignorait mais c’était encore François l’instigateur de ce voyage. Cela ne lui avait demandé que trois mois depuis la visite du président du SDAP au kaboupaten. C’était lui qui avait conseillé à son ami Stern de faire appel aux artisans de la régence. C’était encore lui qui, précédant Hermina Stapel et Lyah dans la ville mère, avait organisé tous les rendez-vous.

Inauguration, concert, dîner, exposition de la société Archéologique… les deux jeunes gens s’étaient souvent rencontrés. Dès qu’elle le voyait, Lyah était  envahie par une sorte de peur diffuse. Elle sentait bien qu’elle était toujours sous son charme, alors elle se remémorait ce qui était advenu à Miep. Passion impliquait douleur, passion égalait prison. Comme un kris au-dessus de sa tête, le souvenir de la soirée de Mitoni veillait à ce que son cœur ne se laisse pas déborder. L’avant-veille de son départ, Lyah était repartie sur la tombe sacrée de Kalinyamat implorer son soutien, implorer cette force qui avait su repousser les Portugais de Malaka et la reine n’avait pas abandonné cette autre ratou du vingtième siècle, la petite ratou pain d’épices.

L’exposition avait été un triomphe. Son père avait enfin accepté que son livre soit publié en Hollande. Et le nouveau gouverneur lui avait assuré qu’elles obtiendraient sous peu trois bourses. Leyden, c’était pour demain ! Et si Leyden tardait trop, ce serait Batavia et pourquoi pas l’école de Médecine. Après tout, l’essentiel était d’être efficace, d’avancer, non de se faire plaisir. Lyah exultait presque… presque car la prédiction que venait de lui faire grand-mère Dewi, alors qu’elle lui annonçait la bonne nouvelle, virevoltait dans sa tête.

– D’ici neuf lunes, le kaboupaten sera en fête et Mata hari vous protégera toujours de ses rayons.

L’œil pétillant, Sri se pencha vers son petit bout de cœur pour lui annoncer qu’enfin Sasraningrat venait d’arriver. Le boupati avait hâte tellement de revoir sa fille, quinze jours… c’était long, surtout sans son enfant d’or… La gouvernante l’avait trouvé très fatigué. Il y avait de quoi. Une semaine plus tôt, une digue s’était rompue, emportant cent mille poissons d’un bassin. Sasraningrat avait voulu rester nuit et jour dans ce village pour épauler et réconforter tous les habitants… Quel pays ! Il ne connaissait aucun juste milieu, le ciel exultait ou pleurait à chaudes larmes. Pendant la mousson d’ouest, l’eau submergeait les terres, emportait habitants et maisons et pendant la mousson d’est, les rizières se desséchaient, les gens mouraient de faim ! Et les voyageurs européens, de plus en plus nombreux, qui venaient  visiter Java, la qualifiaient d’île de rêve…

Les traits tirés, le teint de bronze, Sasraningrat semblait  effectivement épuisé. Lyah en était bouleversée. Jamais elle n’avait pu supporter de voir ce père adoré, défait ou malade. A chaque fois, comme ces pieuvres de légendes, immenses et féroces, une angoisse immense l’étreignait, une panique qu’elle ne parvenait pas à dominer, la  terreur qu’il disparaisse.

– Je voulais te parler de ton livre.

– Rosny a terminé les aquarelles pour l’illustrer, elles sont magnifiques! L’avant-propos en est achevé et il ne me reste qu’à le relire mot à mot, virgule après virgule. Et “Lettres d’est en ouest” sera fini!

– Tu le publieras plus tard, plus tard.

– Mais j’ai pris un pseudonyme: RA.

– Tout le monde saura ce que c’est toi.

Lyah sentit son souffle se couper. Ils avaient profité de son absence pour le faire revenir sur sa décision. Ce n’était pas son père qui la trahissait, c’était encore les autres, Brapto en tête! Qu’elle maîtrise le hollandais, c’était parfait. Qu’elle l’utilise pour dire tout ce qu’elle pensait et ressentait de la condition des femmes devenait tout à coup inconcevable. Un travail phénoménal anéanti en quelques mots! Serrant les poings, Lyah s’assit aux pieds du haut fauteuil de Sasraningrat, tirant sur son kaïn jusqu’à l’en déchirer. Son père devait la comprendre. Quand il était réussi, lorsqu’on le lisait avec plaisir, un livre semblait très simple à faire. Mais écrire un livre demandait énormément de temps, d’énergie. Comme ces laques chinoises, poncées  couche après couche, pour n’être que mieux repeintes et reponcées… Il le savait… Beaucoup de jours et de  nuits… ce livre était un gigantesque vampire… Sasraningrat ne voulait et ne pouvait revenir en arrière. Il avait adressé un courrier à madame Ter pour l’aviser que, faute de temps, sa fille ne pourrait le  terminer. Pourtant  Lyah ne lui aurait pas appris grand chose. Il n’y avait qu’à lire ses articles dans De Écho. Cette journaliste était déjà très au courant du sort réservé aux jeunes filles, données en cadeaux, parfois au plus offrant, selon ses termes.

De ses yeux, Sasraningrat essaya de lui faire comprendre ce que ses lèvres se refusaient à dire.

– Plus tard, Lyah.

– Toujours plus tard, plus tard. Ce fut pareil lorsque le directeur du journal de Sémarang, a demandé la collaboration de votre enfant, vous avez accepté pour lui retirer votre accord quelques jours  après.

– Tu ne peux encore te permettre de divulguer les traditions de notre milieu. Surtout, toi.

– En somme, il ne faut pas en profiter et continuer à dissimuler la vérité. Vos filles ont beaucoup rêvé, elles ne peuvent plus tergiverser. Maintenant il leur faut agir, il leur faut partir.

Tenant sa bague entre son pouce et son index, Sasraningrat enlevait et remettait sa chevalière.

– Tu veux toujours m’abandonner…

– Il nous serait très agréable de pouvoir rester chez nous, mais ici nous ne pouvons rien apprendre de plus. Je désire de tout son cœur connaître d’autres langues pour pouvoir jouir dans l’original des belles œuvres d’auteurs étrangers. Pour bien écrire, il faut lire énormément.

– N’êtes-vous donc point en train d’apprendre le français ?

Madame Schoute leur cherchait  des ouvrages plus simples. Les quatre manuels de Servaas et Brujin que Miep avait laissés étaient trop ardus. Les trois sœurs essayaient de lire des publications illustrées, cependant, lire et comprendre cela faisait deux. Elles travaillaient tellement que l’autre nuit, Rosny avait rêvé qu’elle était avec Victor Hugo à Jersey. Le boupati lui tendit trois livres. En attendant, elles pourraient partir pour Berlin. Il leur avait trouvé une méthode d’allemand qui ne semblait pas trop compliquée.

Lyah ouvrit de grands yeux pour attendrir son père.

– Rosny voudrait apprendre l’art de la photographie. Ces études ne peuvent se faire qu’en Hollande. Et Soun ne peut vivre que pour la musique.

– Et toi?

– Puisque il s’avère impossible d’écrire, pourrions-nous envisager des études de médecine

Sasraningrat considéra Lyah, stupéfait. Il n’y avait  jamais eu une seule fille dans cette école. Justement, elle serait la première et beaucoup d’autres suivraient. Les Indes avaient besoin de femmes médecins pour s’occuper de leurs sœurs. Il fallait se dépêcher. Trop de femmes préféraient mourir, plutôt que de se laisser approcher par un homme. Cinquante mille décès, ne serait-ce que lors des accouchements ! Ces études étaient gratuites. Les étudiants étaient logés et recevaient une bourse. Et monsieur Stern avait affirmé que rien ne s’opposait à ce qu’une jeune fille soit inscrite  à l’école des dokters Java.

– Tu as déjà  bientôt  vingt ans, ce sont de longues études. Sept ans.

– Comme le dit notre vieil adage: peu importe le temps, pourvu que l’on parvienne au but.

Le boupati ne pouvait décider sans avoir mûrement réfléchi et consulter la famille. Qui immanquablement répondrait par la négative, comme pour le livre. Les mains moites, le corps en feu, Lyah sentait de nouveau un accès de colère croître en elle. Elle s’exhorta au calme. Son père l’invita à choisir une profession autre que médecin ou journaliste. Un métier qu’elle pourrait apprendre ici, sans que  mers et  océans les éloignent. La moindre perspective de séparation torturait Sasraningrat. Cette douleur lui était insupportable, Lyah baissa les yeux pour ne plus lire cette souffrance sur chaque ride. Il lui fallait trouver dans l’instant une solution intermédiaire qui, sans briser ses aspirations, ne tourmenterait plus son père.

– Si l’école de jeunes filles de monsieur Stern existait, votre enfant serait-elle autorisée à y devenir institutrice ?`

–  Au moins, si tu devais faire quelques études, tu n’irais qu’à Batavia.

Avec une infinie douceur, le boupati prit la tête de son enfant d’or entre ses mains, comme s’il voulait la protéger d’autres dangers insoupçonnés qui pourraient la menacer. Il avait les larmes aux yeux.

– Ne te fais jamais d’illusions, il est très peu de Hollandais qui t’aiment vraiment. Méfie-toi de tous ces gens qui veulent t’utiliser.

Mais Lyah n’était pas dupe ! Elle savait pourquoi De Écho publiait si volontiers ses articles, pourquoi Lellie en réclamait aussi: pour leur faire de la réclame ! Des lettres  d’une indigène, écrites en hollandais, n’était-ce pas follement exotique ! Et lorsque des inlanders pleuraient leur misère, n’était-ce pas encore plus follement passionnant! Lyah n’était pas naïve. Simplement, elle utilisait la tribune qu’on lui offrait…

– A Batavia, on l’a beaucoup  vu à tes côtés, reprit tristement le boupati… Jamais, tu ne pourras épouser un Hollandais, si honorable soit-il, sans que tout ceci ait de lourdes conséquences pour ta famille. Nous sommes des priyayis, des Javanais, des musulmans. Tu ne mesures pas les difficultés d’un mariage, sache qu’elles se multiplient par cent quand on n’appartient pas à la même culture, à la même religion. Je ne te juge pas, je ne te condamne pas, cependant, pour ta quiétude et celles des tiens, si tu veux connaître le bonheur, tourne tes yeux vers un homme de Java.

Dans  le jardin aux bonsaïs de Grande Sœur, assise sur la pelouse, près d’un grand portique de bois aux pieds sculptés, Lyah fabriquait un batik. Une jeune servante joufflue balançait en continu un éventail de bambou tressé pour attiser les braises et maintenir la cire liquide. Pour en remplir son réservoir de cuivre, Lyah plongea le tchanting[1] dans un récipient de terre cuite, au-dessus du petit brasero à sa droite. Elle souffla doucement pour que la cire s’écoule dans le fin bec recourbé puis, l’appliqua sur le tissu qui avait déjà reçu plusieurs bains d’indigo.

– C’est mieux depuis que nous avons fait ajouter un peu de paraffine à la cire d’abeille.

– Bientôt six lunes, Grande Sœur.

– Certains batiks m’ont occupé plus de douze.

Kartika admirait le travail délicat de cette enfant, aux doigts aussi agiles que son esprit.

– Ce sera vraiment très joli. J’aime beaucoup ce batik  Widjaya Koussouma.

– La fleur de  victoire, celle de Kresna! Il était temps de lui rendre  hommage.

– Tu ne pourras pas le porter avant d’être très âgée.

– Ce sera pour une vieille dame de la famille. Et s’il n’a pas été offert, on le mettra à votre fille pour ses obsèques.

– Tu as toujours des idées invraisemblables.

Kartika achevait un batik Sido Moukti, à motif fleuri, qui s’offrait lors des mariages pour porter bonheur à la jeune fille.

– J’aurais dû faire ajouter un peu plus de vinaigre de palme à l’extrait d’indigo. Je préfère vraiment les indigos plus soutenus.

– Il paraît qu’en France au Moyen Age, l’indigo s’est appellé teinture du diable et son usage fut puni de mort, presque jusqu’au milieu du XVIIème siècle.

–  Ils n’utilisaient donc pas ce bleu?

– Ils devaient en fabriquer à partir d’autres plantes.

Kartika hocha la tête. Ils auraient dû en faire autant ici. La multitude de Javanais déportés pour travailler dans les champs quand il était planté en alternance avec le riz… Né, marié, mort dans les champs d’indigo, ce vieil adage résumait bien le misérable sort des  paysans sous la tyrannie de van Den Bosch.

Elle compara les couleurs de son tissu avec un autre. Cette fois, Lyah avait fabriqué un jaune superbe avec des graines de rocouyer et du rouge avec du bois de sapang. Davantage de sucre de canne, moins de fleurs de citronnier, une pincée bois de camphre… de siècle en siècle, les femmes de chaque famille se transmettaient noms de plantes, motifs ancestraux et tous ces secrets qui faisaient les  couleurs les plus chatoyantes. Parang Baris, Kanigara, Semen Romo, Dablang… il en existait des milliers, chaque batik portant un nom différent, selon ce qu’il représentait, son origine ou sa destination.

Au centre de Java, l’art du batik était demeuré longtemps l’apanage des femmes de l’aristocratie. Toutefois, depuis quelques années, sur le Passissir, certains entrepreneurs en faisaient fabriquer en grande série grâce à de gros tampons de cuivre qui leur permettaient de gagner énormément de temps et mettaient ces étoffes à la portée de toutes les bourses.

– Ma fille s’arrête?

Si Lyah avait pu donner le change pendant deux heures, d’enfantine subitement son expression était devenue chagrine. Son cœur n’y était plus et sa main faisait des sottises. D’une voix éteinte, elle demanda à la jeune servante d’aller ranger tout son matériel.

– Tu penses à Nour? Ton frère n’est pas parti faire des études d’architecture à grands frais aux Pays-Bas pour mener pendant quatre ans une existence de sultan, allant de fêtes en fêtes.  En plus, il s’est endetté… Le boupati et la radèn ayou ont donc décidé de le faire revenir.

– Grande sœur, il a dû y être entraîné, ce n’est pas dans sa nature.

Avec le retour de Nour retentirait le gong du déshonneur pour lui et les siens… Si un garçon aussi sérieux que son frère s’était laissé aller à un tel comportement, oncle Soubandryo en tête, toute la famille en profiterait pour accuser la mentalité hollandaise de l’avoir perverti. Alors jamais, leurs parents ne les laisseraient partir. Pire encore, elles pouvaient toutes dire adieu à leurs études. Le spectre du dipingit planait à  nouveau sur leur semblant de liberté. Il en était hors de question! Tant pis pour elle, mais ses sœurs devaient continuer!

– Le boupati est brisé. La radèn ayou très en colère, elle m’a dit que c’était normal puisque il s’agissait de mon fils, un enfant du peuple…

La voix tomba, devint murmure. Kartika souffrait tant… Jamais, elle n’avait pu raconter à Sasraningrat toutes les humiliations et méchancetés que lui avait fait endurer Housniah. Une fois encore, impitoyable, ce cœur sec avait fait effacer d’un coup de kris toutes les preuves. Et Kartika n’avait pas parlé à son époux, pas plus qu’à ses enfants pour ne pas les perturber. Depuis leur altercation, la radèn ayou semblait se tenir tranquille, ne plus user de magie ou de poisons. De toute façon, Kartika se méfiait et avait pris toutes ses précautions. Son doukoun veillait. Toutefois, Housniah demeurait à l’affût pour ne pas rater la moindre occasion de la bafouer et elle venait de s’emparer de cette nouvelle avec un ravissement sans pareil. Le neveu pour effrayer sa cousine, la tante pour atteindre la sélir, ils avaient incité le boupati, qui se serait montré plus conciliant, à une sévérité exemplaire. Et l’effet escompté avait porté ses fruits.

Cette douleur de sa mère, qui n’affichait jamais rien, tortura Lyah. Son frère s’était trompé, il rattraperait le temps perdu. La lettre qu’il venait d’envoyer n’était que désespoir, remords. Il lui fallait une autre chance pour se récupérer et Nour y parviendrait car c’était un être courageux et responsable. Il devait devenir le premier architecte javanais!

– Je n’ai aucun moyen d’empêcher son retour.

Lyah n’écoutait plus sa mère, elle était repartie sur l’île de ses pensées. Elle était retournée à Matingan sur la tombe sacrée. Si beaucoup de Javanais allaient souvent quérir de l’aide par un pèlerinage sur l’une des tombes des neuf Walis, ces neuf saints qui avaient islamisé l’île, Lyah avait fait de la tombe ratou Kalinyamat son lieu de méditation, un refuge rassérénant où son cœur et sa tête s’apaisaient. La veille en la quittant, elle se sentait mieux, une idée avait jailli, comme si ratou Kalinyamat avait ordonné son esprit embrouillé. Elle écouterait ses conseils. A condition que Nour reste encore en Hollande, elle ferait tout ce qui leur plairait. Au moins sauver son frère et ses sœurs. Elle repensa aux propos de Mina juste avant son dipingit: pour te préparer à ce grand destin, comme les rois dont tu descends, ceux qui font la fierté des glorieuses épopées javanaises, tu dois d’abord affronter l’épreuve qui te donnera une force invincible. Contrairement à ce qu’elle avait cru, les autres épreuves ne devaient pas en être… Lyah se risqua à prendre la main de Kartika, qui ne se déroba pas.

– Votre fille détient une solution pour apaiser la radèn ayou.

– Laquelle ?

L’arrivée du boupati la dispensa d’une réponse.

– Bon anniversaire, mon enfant d’or. Ma petite fille a déjà  vingt ans…

Sasraningrat et Kartika partagèrent un regard d’une infinie tendresse. Lyah se sentit presque de trop. Le boupati lui tendit un volumineux paquet. Elle en déchira l’emballage, essayant de contenir l’impatience qui démangeait le bout de ses doigts. Des livres ! Une profusion de livres! Elle les observa un à un, une grande joie illuminait son visage. “Bas les armes” de Bertha van Stuttner, “Le Petit garçon” de Henri Borel, “La chanteuse au village” d’Augusta de Wit. Et “Jeunes filles Modernes”… Son père l’avait enfin  trouvé !

– Depuis une lune. Mais je le conservais précieusement pour ce dix-sept août mille neuf cent.

– Madame Stern m’a dit qu’il fallait absolument  le lire !

– J’espère que tu seras d’accord avec son contenu…

– “Femmes Modernes” de Marcel Prévost était un très mauvais ouvrage qui manquait d’ardeur et d’enthousiasme.

Lyah avait préféré celui de madame Goekoop, “Hilda van Suylenberg” était une véritable héroïne moderne. Quoi qu’il en soit, le cent vingt deuxième volcan de Java ne jetterait pas “Jeunes filles modernes” à terre. C’était promis. Elle accrocha un  sourire exquis à ses lèvres, obligea ses yeux à mimer la sérénité.

– Votre enfant souhaiterait vous adresser une requête.

– Certainement, Lyah, d’autant plus, en ce jour qui t’a vu naître, je ne saurais rien te refuser.

– Selon vos conseils avisés, mon regard s’est tourné vers un homme de Java, je souhaite épouser mon cousin  Brapto.

– Tu es impossible, je renonce!

Ses  sourcils touffus s’étaient froncés. José-Maria déposa  palette et  pinceaux sur le tabouret de palissandre à droite de son chevalet. Depuis deux mois qu’ils étaient à Java, le marquis n’avait toujours pas pu terminer le portrait de son épouse, incapable de rester immobile plus de trois minutes.

Lentement, Mata hari absorbait les brumes du matin. Le dimanche, François se rendait à l’usine un peu plus tard que d’ordinaire. Installé sur une balancelle dans le nouveau jardin, près du plant de Widjaya Koussouma, il profitait de ces derniers moments de fraîcheur relative et conversait avec Victorine en prenant son petit déjeuner.

– Panthéon grec, christianisme, islam, hindouisme… Cornélis est devenu druze? Certes, il a toujours attaché beaucoup d’importance au chiffre sept. Il pratique aussi le taoïsme, le judaïsme car il respecterait le sabbat, à ce qu’il se dit.  Et le culte des mégalithes?

– Il n’a pas dû en trouver dans la région. Papie délire toujours autant et je crains que ce ne soit de pire en pire! En juin, quand il y a eu l’éclipse, leur tintamarre pour soigner la Reine de la Nuit! Cela a duré plusieurs jours. Et en plus, ils ont réussi à faire tomber de la pluie en saison sèche!

– Par l’intercession de Saint Hasard… déclara Vito, en se servant une seconde tasse de café.

On pouvait aisément imaginer, grâce à cet heureux concours de circonstances, combien d’adeptes avaient encore rejoint sa Maison des Adorations. Des adeptes arrachés aux plantations, à l’usine… Pour construire ses nouveaux villages, Cornélis débauchait le personnel. Bientôt, le jeune planteur devrait encore recruter des Teh-Chews, chez les importateurs de coolies chinois de Singapour.

– Il a toujours été très marqué par sa rencontre avec Tounggoul Wouloung, poursuivit François.

– Un roi javanais? s’enquit José-Maria.

– Une sorte de prophète local, un peu sorcier, qui mélangeait nombre de religions et traditions javanaises. Il prétendait avoir trouvé le texte des Dix commandements, un matin en s’éveillant. Jansz, un missionnaire de Djépara, ami de mon grand-père le prédikant, lui avait refusé le baptême. C’est dire… Papie  l’a souvent rencontré dans les premières années où nous nous sommes installés à Kéling, Tounggoul Wouloung était déjà un très vieux monsieur au charisme impressionnant.

Des chiens aboyaient au loin, rompant la monotonie du concert des insectes et des oiseaux. Imperceptible, une brise chaude répandait un parfum d’herbe fraîchement coupée. François s’était tu. Victorine s’arrêta de beurrer la tartine de son fils. C’était le moment ou jamais de savoir où il en était…

– Sais-tu qui j’ai rencontré  à Sémarang ? Lyah.

– Il y a des mamans qui ont beaucoup de chance!

– Elle était avec sa sœur, Soun. Elles faisaient des courses en vue du mariage de cette jeune fille. Tu as l’air surpris.

– Je pensais que ce trio allait rester célibataire.

Pour mieux le tester, Vito poursuivit l’air de rien.

– Quand nous sommes passés à Malang, Mina m’a raconté que Lyah avait failli épouser Brapto, ce fameux cousin déjà marié plusieurs fois.

En un instant, le regard du jeune planteur vira du bleu au gris tempête, sa tasse de thé trembla au bout de ses doigts.

– J’ai dit failli, mon fils… C’était pour apaiser la radèn ayou. Au lieu de faire ses études, Nour menait joyeuse vie en Hollande. Mais tout est très vite rentré dans l’ordre, le docteur Stapel a trouvé une solution et Lyah est toujours libre.

Très énervé, Houtman repoussa une sauterelle téméraire qui voulait absolument s’installer sur sa soucoupe. Si elle préférait les prisons javanaises, qu’y pouvait-il! Il avait vraiment essayé de l’aider. Voilà pourquoi, elle le fuyait à nouveau depuis son retour de Batavia, répondant de quelques lignes cordiales aux informations ou articles qu’il lui adressait régulièrement. Et Lyah ne l’avait même pas appelé au secours. Il aurait discrètement payé les dettes de Nour et elle n’aurait pas eu à offrir une telle compromission en échange de l’honneur de son frère. Si elle ne s’était pas manifestée, c’était peut-être parce qu’il n’existait plus, archivé au rang de l’oubli. Cette pensée lui fit si mal qu’il la chassa par une autre, François se demanda si Lyah n’avait pas la vocation du malheur voire ce sens inné du servage dont faisait preuve tant  de Javanaises.

– Son cousin Brapto ne lui déplaît probablement plus autant qu’elle le laisse croire… conclua-t-il, amer.

Voulant faire diversion, le marquis de Ligéras, que Victorine avait mis dans la confidence, se mit à  déclamer haut et fort en se servant à boire.

– Cette cruche fut comme moi un amant larmoyant, épris de la chevelure d’une créature charmante. Cette anse que tu vois attachée à son col fut la main qui donna l’accolade à une bien aimée.

– Un beau visage au bord d’une onde pure, du vin, des roses, tant que je pourrai, je vivrai ces délices. Du jour où je suis né, et maintenant et jusqu’à la fin, j’ai bu, je bois, je boirai du vin.

– Je vois que Omar Khayyam a aussi enivré maman.

– Francisco, vous savez ce que veut dire Khayyam? Fabricant de tentes.

– Il est d’abord connu comme un grand poète, très érudit.

– Avant tout, un remarquable astronome! C’est lui qui réforma le calendrier persan, introduisant une année bissextile tous les quatre ans.

Interrompant la conversation, Adriaan arriva grognon, apportant un cerf-volant dont les fils s’étaient emmêlés. Quand Vito se leva pour l’aider, son sautoir de perles s’accrocha au dossier d’une chaise de fer forgé laqué de blanc, le collier se rompit et une pluie de nacre se perdit sur la pelouse. François et Ligéras se précipitèrent pour récupérer les fugueuses.

– Andri, aide-nous! cria François.

A quatre pattes, le nez dans l’herbe, aucun d’eux n’avait remarqué que l’enfant s’était pétrifié. Reposant quelques perles dans une coupe sur la table, Houtman réitéra sa demande plus sèchement:

– Alors Andri! s’exclama-t-il en se retournant.

Ses yeux pâles agrandis par l’épouvante, Adriaan fixait le sol. Quand son frère s’approcha de lui, le petit garçon le repoussa violemment en hurlant. Secouant ses boucles claires dans tous les sens, il partit en courant  se jeter dans les bras de sa vieille gouvernante.

– Qu’a-t-il? demanda Vito ahurie.

– Je ne sais pas. C’est la première fois. J’y vais.

– Laisse faire Dassima.

La marquise de Ligéras tapota la main de son fils. Adriaan était un enfant bien difficile. Battu par Djatmiko, délaissé par sa mère, traumatisé par ce qu’il avait subi avec Cornélis, il ne pouvait en être autrement. François était content, Adriaan avait pris du poids et fait beaucoup de progrès, il parlait mieux. Il avait fallu presque six mois. Les premiers temps, le petit garçon ne disait pas un mot, il ne s’exprimait que par sons. Tous le croyaient  alors  atteint de déficience mentale.

– Il est assez taciturne et ne s’amuse pas du tout comme un  enfant de  six ans. A cet âge, j’avais un mal à te tenir! Tu échappais à Dassima pour aller te battre comme un Javanais avec les pires garnements du kampoung.

– Cela m’a servi d’avoir quelques notions de silat[2], sans cela, Adriaan ne serait peut-être plus de ce monde et moi avec.

Alors qu’elle allait porter une tasse fleurie à ses lèvres, Vito suspendit son geste.

– Il lui faudra un jour une maman… et pour toi, une épouse.

– Il n’y a que toi pour me croire toujours célibataire!

– Tu as été contaminé par ton père?

– C’est Asclépios, son devin personnel, qui m’a dit: “quand ta femme sera dans le malheur, dis-lui de venir me voir”. Ce qui signifie que je suis marié. Non?

– Cesse de faire l’idiot!

Son fils continua à plaisanter. Si c’était à l’une de ses vestales, il était partant. Elles étaient très décoratives! Sa mère joua les outrées. Excellent exemple pour Adriaan! C’est ainsi que chez les Houtman se perpétuerait, de génération en génération, la passion des petites filles…

– Andri n’a nul besoin que je lui achète une maman, il a Dassima. Elle a été formidable pour moi.

– Tu oublies que j’étais là aussi. C’est une adorable nounou, mais elle vieillit. Moi, je te parle d’une vraie maman… tu as déjà vingt-six ans, tu ne vas pas passer ta vie tout seul à poursuivre des chimères.

– On ne se marie pas sur commande!

L’œil coquin, José-Maria menotta de ses mains les poignets de son épouse. Qu’elle laisse Francisco en paix! Il avait bien attendu d’avoir quarante-huit ans pour convoler en justes noces. Certes, mais le marquis ne vivait  pas dans les mêmes conditions et s’il n’avait pas  pris femme avant…

– Je parcourais le monde pour te trouver!

– Tu as eu tout de même un nombre certain  de fiancées… si nous en reparlions…

– Inutile, je n’ai qu’une radèn ayou.

Ligéras embrassa avec fougue l’épaule de sa femme. Tenace, Victorine poursuivait son idée. Il n’y avait vraiment aucune jeune femme qui convienne à François? Mademoiselle van Berg par exemple, elle était charmante, cultivée… François lui apprit que Miep vivait à Modjowarno et avait  adopté une petite fille. Ils s’écrivaient souvent et récemment, elle lui avait fait savoir qu’elle cherchait un autre travail. En voilà une bonne nouvelle, pensa Victorine avant de se tourner vers son fils pour lui rappeler qu’ils avaient besoin d’un Hollandais pour le secrétariat de la fabrique. Il fallait donc la faire venir à Kéling, les femmes étaient bien plus sérieuses dans ce genre de travail. En plus, Miep était institutrice, elle  rédigerait un courrier parfait. Une femme à la fabrique! La réaction du jeune planteur fut si vive qu’il en renversa la cafetière en porcelaine de Limoges. Pourtant, il y en avait des milliers sur les plantations. Vito ne lui disait pas d’épouser Miep, elle lui conseillait simplement de lui rendre service, en s’ôtant une épine du pied. Son fils s’obstinait. La solitude lui convenait parfaitement. Il avait son travail, des recherches à poursuivre et depuis que son ami Frédéric Castellane le secondait, il était  encore moins isolé.

– Tu ne vas pas te mettre en ménage avec un camarade de promotion, fut-il major!

François attrapa sa mère dans ses bras et la souleva de terre à plusieurs reprises comme il le faisait souvent avec Andri. Provoquant l’hilarité de son époux, Vito criait, se débattait, retenant ses jupes qui découvraient ses fines chevilles.

– Regarde-moi. Mais bien, maman! Ai-je l’air malheureux? demanda François en la reposant sur le sol.

Elle n’en démordrait pas, autant la rassurer et qu’elle reparte à Madrid en toute quiétude.  Cela servirait aussi à ce qu’elle ne lui parle plus jamais de Lyah.

– Au fond, tu as raison, je vais écrire à Miep, s’exclama-t-il, bien décidé à ne surtout pas le faire.


[1] Tchanting (canting) : instrument servant à faire des dessins à la cire sur des batik.

[2]Silat : art martial proche du kung-fu.

 

 

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