Anthracite, plongée sans complaisance dans la noirceur d’une guerre civile

Anthracite, plongée sans complaisance dans la noirceur d’une guerre civile
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Le roman de Cédric Gras a pour décor – et même peut-être pour personnage principal – le Donbass, cette région de l’est de l’Ukraine ravagée par la guerre civile depuis la révolution de Maïdan. Evoquant un sujet d’actualité aussi sensible, et tragique, sur lequel chacun est sommé de prendre une position radicale et définitive (« pro-russes » contre « pro-ukrainiens »), l’un des grands mérites de l’auteur est d’échapper à tout simplisme et à tout manichéisme. D’une plume alerte et subtile, Cédric Gras décrit la complexité d’une déchirure sanglante aux portes de l’Europe, l’implosion d’une nation à l’histoire complexe et douloureuse. Renvoyant dos à dos les extrémistes des deux camps, dénonçant les déchaînements de haine, de violence et de sadisme des uns comme des autres, l’auteur refuse de trancher entre les belligérants, non pas par refus d’engagement mais par accablement devant l’absurdité d’un conflit fratricide dans lequel se noient peu à peu ses personnages embarqués dans un improbable « road-trip » au cœur de cette région minière, héritière malheureuse et nostalgique de l’URSS, vestige vacillant d’une époque révolue. « C’était un conflit d’épiciers historiens et linguistes, de clergé politisé. Pour des broutilles. Je peinais à déceler de la grandeur de ces infimes batailles de clocher. »

Vladlen et Emile vont ainsi traverser, sous les bombes et les tirs de mitrailleuses, ce territoire jalonné de hauts terrils, ombrageux géants déchus, et de cités ouvrières à l’architecture soviétique, jadis fleuron du développement industriel de l’URSS, aujourd’hui au bord du gouffre économique et social. Ainsi les mineurs, autrefois célébrés comme des héros de la révolution communiste, sont désormais des chômeurs anonymes et oubliés, privés de toute perspective d’avenir. Quant aux dernières mines et usines, elles sont exploitées par une oligarchie rapace et corrompue. La population russophone pour sa part se sent trahie et méprisée par Kiev. « L’abondance du capitalisme avait tout détruit, les corps, les cœurs, les âmes. La liberté, c’est la tentation. » Dans ce contexte apocalyptique, les deux amis vont tenter de rejoindre les femmes qui les ont délaissés, se rattachant à l’amour, ou à sa vision fantasmée, comme à une ultime planche de salut. « Et chacun, des jusqu’au-boutistes aux modérés, des pro-européens aux nostalgiques de l’URSS, chacun se murmurait pour soi : “La démocratie, ça fout toujours le bordel ! Chez nous, ça ne marche pas !” »

Remarquable roman donc qu’Anthracite, plongée sans complaisance dans la noirceur d’une guerre civile dont on peine à discerner l’issue, bien loin des visions romantiques et autres images d’Epinal véhiculées par les diverses propagandes des frères ennemis, récit à la fois drôle et tragique qui tord au passage le cou à quelques idées reçues très répandues dans certains milieux : « Les Russes moulinaient que l’Europe était décadente, mais leurs mœurs à eux n’étaient pas plus glorieuses. » Une lecture passionnante et salutaire, un roman qui fera date, à conseiller à tous les géo stratèges en chambre et autres amateurs de grandes envolées guerrières virtuelles.

Xavier Eman – Présent

Anthracite,  Cédric Gras, Editions Stock, 336 pages, 20 euros.

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